Réalignements géopolitiques

Le changement de cap dont se prévaut Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche marque-t-il le début d’une ère sans précédent, y compris à l’échelle planétaire, ou masque-t-il au contraire la perpétuation d’une hégémonie américaine identique à elle-même ? Sans doute est-il encore trop tôt pour se prononcer sur l’originalité de l’action qui sera menée. Reste qu’en l’état, les intentions manifestées par le 47ème Président des États-Unis s’écartent davantage des conceptions de l’ordre mondial qui guidaient ses prédécesseurs que des ambitions poursuivies par ses principaux concurrents sur la scène internationale. Si elle témoigne bien d’une rupture avec l’impérialisme libéral souvent imputé aux gouvernements de son pays, la réélection du chantre de l’America first semble donc moins annoncer l’avènement d’une donne géopolitique inédite que parachever sa mise en œuvre.

Le monde dans lequel l’administration Trump s’insère, et dont elle n’entend pas modifier les enjeux, est indéniablement multipolaire. L’équilibre vers lequel il tend ne procède pas plus de sa division en deux blocs hostiles mais déterminés à éviter toute confrontation directe entre eux que de l’autorité d’une « communauté internationale » censément tributaire du droit éponyme mais en réalité régie par les États-Unis et leurs alliés. Pour les membres de l’oligarchie mondiale en formation, il n’est pas plus question de faire rayonner une idéologie, comme au temps du « rideau de fer », que d’imposer des normes universellement reconnues, ainsi que le proclamaient les vainqueurs de la guerre froide. L’objectif que ses membres poursuivent ne consiste pas à projeter leur puissance au prétexte de prodiguer à l’humanité les bienfaits d’une organisation socio-économique supérieure ou d’un mode de vie exemplaire, mais plutôt à octroyer aux leurs le privilège d’être les seuls citoyens à part entière sur la terre qui leur a été promise. 

Ainsi en va-t-il notamment de l’absorption du « Monde Russe » (rousskiï mir) dans la Fédération de Russie, de la restitution de la « Judée » et de la « Samarie » à la Terre d’Israël (Eretz Israël), de la reconfiguration de l’Inde en Foyer national hindou (hindu rashtra), de la conversion au pantouranisme de la Nouvelle Turquie (Yeni Türkyie), de l’application du principe « Une Seule Chine » (Yīgè zhōngguó) aux îles irrédentistes et de la consolidation d’une Europe unie par la volonté de tarir les flux migratoires. S’y ajoute désormais le double projet d’épuration ethnoculturelle et d’expansion territoriale que recouvre la seconde mouture de MAGA (Make America Great Again). 

Examiner l’état des relations internationales dans ce contexte implique : (1) de répertorier les traits distinctifs de la domination que les potentats régionaux entendent exercer sur leur voisinage ; (2) de cerner les conditions qui président au maintien de leur respect mutuel ; (3) d’exposer les conséquences tragiques de leur entente pour les peuples qui ont le malheur de résider sur les territoires dont ils revendiquent la souveraineté exclusive ; (4) de saisir comment certains acteurs de moindre calibre parviennent à rejoindre le club des prédateurs agréés ; et enfin (5) de s’interroger sur les options que le nouvel ordre du monde laisse aux États dont l’intégrité n’est pas immédiatement menacée.

Grand Remplacement, le succès d'un slogan

par Éric FASSIN Propos recueillis le 28 Novembre 2025
Grand Remplacement, le succès d'un slogan

Si on veut comprendre ce qui est central dans la rhétorique néofasciste aujourd’hui, il est important de s’intéresser aux littérateurs qui, par le renversement orwellien du langage, ont joué un rôle crucial dans la cristallisation des idéologies des extrêmes droites ces dernières années.

Moyen-Orient, Année Zéro

par Ziad MAJED Propos recueillis le 30 Août 2025
Moyen-Orient, Année Zéro

“On vit un moment décisif pour la région. Mais est-ce qu’il sera aussi un moment fondateur dans le monde ? Comment construire là-dessus des alliances pour sortir du phénomène de destruction auquel on assiste ? Je pense que c’est ça la grande question.”

EXTRACTIVISME, VERT ET BRUN

par Thea RIOFRANCOS Propos recueillis le 14 Mars 2025
EXTRACTIVISME, VERT ET BRUN

"Lorsque j’emploie le terme de capitalisme vert, je fais référence à un ensemble de forces productives déjà déployées, qui englobe à la fois des secteurs dont l’existence est justifiée par leur contribution supposée à l’effort de décarbonation – tels que la production de batteries au lithium ou d’aciers bas carbone – et des technologies non éprouvées, telles que la géo-ingénierie ou le captage et le stockage du carbone."

INTENTION GÉNOCIDAIRE

par Eyal WEIZMAN Propos recueillis le 26 Janvier 2025
INTENTION GÉNOCIDAIRE

"Le génocide requiert l'intention de détruire un peuple ou un groupe protégé, dans leur intégralité ou en partie. Et pour le comprendre, il ne faut pas juste regarder les preuves, mais le lien entre elles. Donc, dans les faits, c'est devenu un méta-processus. C'est la preuve par les preuves."

Portraits

Patrick Buchanan

Patrick Buchanan

Selon ses apologistes, Patrick Buchanan n’est ni raciste ni antisémite. Il tient simplement des propos racistes et antisémites. En tant qu’ancien rédacteur de discours et commentateur politique, Buchanan a certes eu recours aux mots pour gagner sa vie. Il serait toutefois injuste de suggérer que son racisme relève d’un rôle de composition destiné aux plateaux de télévision.

Au sujet des questions de race aux États-Unis, Richard Nixon, qui l’employait à l’époque, a résumé l’opinion de son conseiller politique par la formule “ségrégation pour toujours”. Quant aux juifs, les déclarations de Buchanan selon lesquelles Treblinka n’aurait pas été un camp d’extermination relève clairement de la négation de l’Holocauste – sans parler de ses propos élogieux à l'égard d'Hitler. Comme l’a fait remarquer le commentateur conservateur Charles Krauthammer, “ce qui est intéressant [avec Buchanan], c’est qu’il peut dire ce genre de choses et rester une figure nationale”.

Même ses partisans les plus fervents n’ont jamais prétendu que ses diatribes homophobes, xénophobes et sexistes ne reflétaient pas sa vraie nature. Au mieux, ils ont justifié ses sorties sur l’épidémie du SIDA – une revanche de la nature contre les pratiques homosexuelles –, l’immigration – une menace existentielle – et le rôle des femmes – “construire le nid” comme “Maman Oiseau” – par son obédience religieuse : ces opinions ne seraient pas tant les siennes que celles du Dieu qu’il vénère.

Né à Washington en 1938, Patrick Buchanan a été élevé dans une famille catholique traditionaliste. Son arrière-grand-père a combattu sous le général Robert E. Lee, et il reste un fier membre des Fils de Vétérans Confédérés. Bagarreur et harceleur dans sa jeunesse – ses voisins juifs étaient sa cible favorite – “Pat” finit par mûrir, fait ses études à l’école de journalisme de Columbia et commence sa carrière de journaliste au Saint-Louis Globe-Democrat.

En 1966, Buchanan est recruté par l’équipe de campagne de Richard Nixon pour rédiger les discours ciblant la base électorale conservatrice du candidat républicain. Entre autres prouesses, Buchanan forge alors l’expression “majorité silencieuse”. Après la victoire électorale, il devient assistant et rédacteur de discours à la Maison Blanche, conserve son poste jusqu’à la démission de Nixon lors de son second mandat, Fidèle à son patron jusqu’à la fin, il va même même jusqu’à exhorter le président à brûler les enregistrements du Watergate pour rester au pouvoir.

Lors de l’arrivée au pouvoir de Gerald Ford, la nouvelle administration envisage brièvement de nommer Buchanan ambassadeur des États-Unis en Afrique du Sud, le pays de l’apartheid. Toutefois, en raison de ses inclinations ségrégationnistes et de son enthousiasme excessif à l’idée d’obtenir le poste, le Département d’État finit par faire marche arrière. Temporairement retiré de la politique, Buchanan entame alors une longue et fructueuse carrière de commentateur dans les médias, d’abord à la radio NBC, puis à la télévision, où il rejoint successivement les émissions The McLaughlin Group diffusée sur NBC, puis Crossfire et The Capital Gang sur CNN. Dans ces émissions populaires, Buchanan tient le rôle du conservateur chargé de débattre avec un progressiste.

Le rhéteur de plateaux télévisés revient à la Maison Blanche en 1985 en tant que directeur de la communication de Ronald Reagan. Au cours de son mandat de deux ans, Buchanan joue un rôle clé dans l’organisation de la visite du président au cimetière allemand de Bitburg, où sont enterrés 48 membres de la Waffen SS. Tout en défendant la décision de l’administration face à l’indignation générale pendant ses journées de travail, le directeur de la communication utilise également son temps libre pour s’opposer à la déportation de criminels de guerre nazis présumés vers des pays du bloc de l’est. Pour Buchanan, honorer le sacrifice de la Wehrmacht et déjouer les plans des “chasseurs de nazis obsédés par la vengeance” sont les deux facettes d’une même mission – que son arrière-grand-père aurait sûrement approuvée.

Après avoir quitté l’administration Reagan et être retourné à ses activités de commentateur, Buchanan se sent plus libre de défendre ouvertement ses causes favorites. En 1989, par exemple, il rend un nouvel hommage à son ancêtre confédéré en écrivant une chronique sur l’affaire dite des “Central Park Five” : dans son article, il appelle à la pendaison publique d’au moins un des adolescents noirs accusés à tort d’avoir violé une joggeuse blanche.

À peu près à la même époque, Pat commence à encourager sa sœur Bay, qui a aussi travaillé pour l’administration Reagan, à poursuivre l’initiative “Buchanan for President” qu’elle a fondée. Le programme de la fratrie comportait deux volets.

Sur le plan intérieur, Buchanan fustige la politique d’ouverture des frontières prônée par l’aile globaliste du Parti républicain – ou au moins par les contributeurs des pages éditoriales du Wall Street Journal : l’immigration massive en provenance de pays non-européens, avertit-il, mettrait fatalement en péril le tissu culturel et moral des États-Unis.

En matière de politique étrangère, l’ancien rédacteur de discours soutient que la fin de la guerre froide devrait également marquer la fin de l’engagement militaire américain dans le monde entier. D’où son opposition farouche à la guerre du Golfe en 1990, qui l’a poussé à se présenter contre George H.W. Bush deux ans plus tard.

Lors des primaires républicaines de 1992, Buchanan se présente en tant que candidat paléoconservateur : il s’oppose au président sortant, qu’il accuse de poursuivre un agenda libéral et impérialiste. Selon Buchanan, Bush n’a pas seulement manqué d’honorer son engagement de ne mettre en place “aucune nouvelle taxe”, mais plus important encore, son administration n’a pas réussi à freiner l’immigration, à entraver l’accès des femmes à l’avortement et à supprimer les droits des homosexuels. Par ailleurs, ajoute-t-il, le lobby juif et ses relais néoconservateurs ont été autorisés à dicter les termes de la politique étrangère américaine.

Buchanan n’a pas remporté l’investiture, mais a tout de même obtenu près d’un quart des voix. À l’occasion de la convention républicaine, il a également délivré son célèbre discours sur la “guerre culturelle”, dans lequel il clame que l’Amérique est engagée dans une lutte décisive pour le salut de son âme, ayant le choix entre rester “le pays de Dieu”, ou s'enfoncer davantage dans la voie libérale et multiculturelle du déclin moral. Bien que certains commentateurs aient attribué la défaite républicaine à l'élection présidentielle à l'effet dissuasif de l'éloquence de Buchanan, le tribun paléoconservateur persistera. Après son retour à Crossfire, il crée une fondation appelée American Cause afin de se préparer pour sa prochaine candidature. Aux primaires de 1996, il se présente contre Bob Dole et est battu une nouvelle fois.

Après cette seconde tentative, Buchanan commence à désespérer du Parti républicain, qu’il quitte en 1999. L’année suivante, il est le candidat du Parti de la réforme. Alors que sa campagne échoue lamentablement, il joue involontairement un rôle décisif dans la victoire controversée de George W. Bush. À Palm Beach, en Floride, environ 2000 bulletins Al Gore, le candidat démocrate, lui ont été crédités par erreur. La Cour Suprême conservatrice ayant rejeté la demande de recomptage des voix formulée par Al Gore, son adversaire a été déclaré vainqueur en Floride, ce qui lui a octroyé suffisamment de grands électeurs pour devenir président.

Après 2000, Buchanan abandonne la course à la présidence et quitte CNN pour MSNBC, où il est l’un des rares éditorialistes à s’opposer à la décision de Bush d’envahir l’Irak. Il défend de plus en plus ouvertement ses causes préférées : dans l’une de ses chroniques, il déclare ainsi que le Royaume-Uni n’aurait pas dû déclarer la guerre à l’Allemagne nazie, tandis que dans son ouvrage Suicide of a Superpower, il déplore explicitement le déclin de la suprémacie blanc en Amérique. Malgré cela, ce n’est qu’en 2011 que MSNBC se décide à mettre fin à son contrat.

Cinq ans plus tard, Donald Trump remporte l’élection présidentielle, sur un programme qui fait largement écho à celui de Buchanan. Ce dernier a évidemment apporté son soutien au candidat MAGA, même si le succès de Trump a dû avoir un goût amer pour le vétéran de la guerre culturelle – qui a continué à écrire des articles, principalement pour VDARE, le site web du suprémaciste blanc Peter Brimelow, jusqu’en 2023.


En dépit des similitudes entre leurs programmes, l’étendue de l’influence réelle de Buchanan sur le 47ème président reste sujette à débat. Ce que sa carrière florissante révèle cependant, c’est que bien avant Trump, les médias grand public et l’establishment politique de Washington étaient déjà prêts à accueillir un ségrégationniste décomplexé et un sympathisant d’Hitler comme l’un des leurs.

Raphaël Lemkin

Raphaël Lemkin

Juriste juif polonais, diplômé de l’Université de Lwów – aujourd’hui Lviv en Ukraine —, Raphaël Lemkin (1900-1959), parvient à gagner la Suède, puis les États-Unis, après l’invasion de la Pologne par Hitler. Pendant la guerre, il forge le concept de génocide – initialement afin d’ériger en crime spécifique les meurtres de masses commis par des États – et joue ensuite un rôle crucial dans l’élaboration de sa définition juridique, telle qu’elle figurera dans la Convention de 1948.

Dès le début des années 1920, Lemkin se penche sur la destruction systématique du peuple arménien qui accompagne la chute de l’empire Ottoman. Puis, deux décennies plus tard, il est l’un des premiers juristes à percevoir le caractère spécifique du sort réservé aux Juifs d’Europe mais aussi à élargir le champ des crimes qui le préoccupent au traitement infligé à certains peuples slaves par les occupants nazis pendant la Seconde guerre mondiale.

Moins restrictive que la formulation qui prévaudra dans la Convention onusienne, la caractérisation du génocide qu’il propose dans son texte de 1943, Axis Rule in Occupied Europe1,évoque "un plan coordonné de différentes actions visant à la destruction de fondements essentiels de la vie de groupes nationaux, dans le but d’exterminer les groupes eux-mêmes. Un tel plan aurait pour objectifs la désintégration des institutions politiques et sociales, de la culture, de la langue, des sentiments nationaux, de la religion et de la vie économique de groupes nationaux, ainsi que la suppression de la sécurité personnelle, de la liberté, de la santé, de la dignité, voire de la vie des personnes appartenant à ces groupes. Le génocide vise le groupe national en tant qu’entité, et les actions en question sont dirigées contre des individus, non pas ès qualité, mais en tant que membre du groupe national."


1Raphael LEMKIN, Axis rule in occupied Europe: laws of occupation, analysis of government, proposals for redress, Washington, Carnegie Endowment for International Peace, Division of International Law, 1944, p. 79.



Francesca Albanese

Francesca Albanese

Avocate spécialisée en droit international, Francesca Albanese est une universitaire italienne affiliée à l'université de Georgetown, à Washington, et à l'organisation jordanienne Arab Renaissance for Democracy and Development. Rapporteure spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens depuis 2022, son mandat de trois ans a été renouvelé en 2025.

Depuis son premier rapport, qui appelait à agir pour mettre fin à l'occupation coloniale israélienne et au régime d'apartheid, notamment par le biais de boycotts et de sanctions, Francesca Albanese a été la cible de nombreuses campagnes de diffamation, ainsi que de tentatives de délégitimation auprès des Nations Unies.

Son dernier rapport, présenté en mars 2024 au Conseil des droits de l'Homme des Nations unies à Genève, expose des preuves détaillées de la mise en œuvre intentionnelle par Israël d'au moins trois formes d’actes génocidaires à l'encontre des Palestiniens. Elle enquête depuis lors sur l'expérimentation par Israël de nouvelles technologies militaires, tels que les drones quadcoptères télécommandés, les armes létales autonomes et les robots tueurs.

Tucker Carlson

Tucker Carlson

Né en 1969 à San Francisco, Tucker Carlson entame une carrière de journaliste au Weekly Standard en 1995, après avoir vainement tenté de se faire enrôler par la CIA. Davantage porté vers la télévision que vers l’écrit – même s’il est l’auteur de trois livres – il rejoint CNN en 2001, où il devient l’un des éditorialistes conservateurs de référence, notamment dans l’émission de débats Crossfire. Évincé en 2005, il passe par la chaîne rivale MSNBC, avant de devenir l’une des figures de proue de la chaîne de désinformation Fox News, de 2009 à 2023.

Si son appartenance à la droite radicale est avérée depuis ses débuts dans la profession, son orientation idéologique va néanmoins connaître trois points d’inflexion importants1. D’abord, dès 2004, il revient sur son soutien à l’invasion de l’Irak et récuse plus généralement le bien-fondé des "changements de régimes" prônés par les néoconservateurs. Ensuite, lorsque le krach financier engendre la Grande Récession de 2009, le néolibéral aux penchants libertariens se réinvente en populiste préoccupé par l’emploi des travailleurs américains et la désindustrialisation de leur pays – même s’il tient l’immigration et l’assistanat pour les principaux responsables de la crise. Enfin, après avoir trouvé en Donald Trump le dépositaire idéal de ses nouvelles convictions, Carlson s’impose progressivement comme l’un des plus intransigeants porte-voix de la doctrine MAGA – au point d’être banni de Fox News pour avoir reproché à ses employeurs de s’être désolidarisés du 45e président après l’assaut du Capitole en janvier 2021.

Or, une fois son émission rapatriée sur X, en 2023, et davantage encore depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, l’éditorialiste converti en influenceur se distingue par une ligne qu’on pourrait qualifier de néo-paléoconservatrice, tant elle réactualise les thématiques les plus chères à Sam Francis et à Patrick Buchanan. À l’instar du chef de l’État et de ses sbires les plus virulents, Carlson consacre une bonne partie de son temps de parole à la stigmatisation des travailleurs immigrés et des étatsuniens racisés – évoquant volontiers la menace imminente du "grand remplacement" – ainsi qu’aux harangues contre les femmes rétives au patriarcat et les minorités sexuelles – qu’il préconise de châtier sans attendre leur damnation éternelle. En revanche, il n’hésite pas à s’écarter de la ligne officielle de l’administration lorsqu’il énonce clairement ce qui, après tout, devrait tomber sous le sens, à savoir que le suprémacisme blanc et chrétien dont "America First" est le nom n’a pas à inclure les juifs parmi les siens, et pas davantage à considérer les intérêts israéliens comme une question de sécurité nationale.

Pour bien marquer l’importance qu’il confère à ces deux points de doctrine, Tucker Carlson ne s’est pas contenté de vitupérer contre la participation des États-Unis à l’agression de l’Iran ni de manifester sa détestation du sionisme chrétien cher à la vieille garde évangélique – mais qu’il n’hésite pas à qualifier d’oxymore et d’hérésie. Jugeant que la génération montante des militants MAGA est prête à entendre le message naguère porté par Patrick Buchanan, il passe de plus en plus de temps à dénoncer l’emprise du lobby sioniste – et les crimes commis par l’armée israélienne à Gaza – dans des termes aussi durs que ceux qui valent à des défenseurs de la cause palestinienne d’être déportés ou de perdre leur emploi – il a notamment interviewé Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens, alors même qu’elle est sanctionnée par l’administration Trump et interdite de séjour aux États-Unis.

Parallèlement, sa conviction qu’une portion substantielle des zélotes du président brûlent de répudier Israël pour mieux renouer avec l’antisémitisme traditionnel le conduit à recevoir des personnages particulièrement sulfureux : son émission a notamment accueilli l’historien amateur Darryl Cooper, connu pour imputer la responsabilité de la Seconde Guerre Mondiale à Winston Churchill et celle de la Shoah à une mauvaise gestion des camps, ainsi que le streamer Nick Fuentes, qui invite ses nombreux admirateurs à se défaire de la culpabilité dont la "juiverie internationale" (sic) se servirait depuis 1945 pour maintenir les chrétiens blancs sous sa coupe.

Dira-t-on que Carlson et ses truculents invités ne sont que des histrions dépourvus de relais au cœur de l’administration ? Si les Groypers – nom donné aux nazis et autres incels qui assurent la popularité de Fuentes sur la toile – demeurent jusqu’ici en lisière des cercles de pouvoir, il n’en va certainement pas de même pour l’ancien produit d’appel de Fox News. Car le créateur de Tucker on X est de tous les grands événements où les proches de Trump se réunissent autour de leur guide – de l’inauguration du second mandat à la cérémonie funèbre en l’honneur de Charlie Kirk – et, à chaque fois, ses interventions figurent parmi les moments attendus, du côté des médias comme chez les fidèles. Par ailleurs, Carlson peut se flatter d’avoir été le premier journaliste américain, pour autant qu’il puisse être désigné de la sorte, à interviewer Vladimir Poutine au Kremlin après l’invasion de l’Ukraine. Il figure également parmi les interlocuteurs préférés de Viktor Orbán – à la gloire duquel il a produit un documentaire intitulé Hungary vs. Soros – ainsi que du président salvadorien Nayib Bukele, dont les prisons regorgent de travailleurs migrants déportés par l’administration Trump.

Enfin, et surtout, cet électron libre mais bien en cour s’est depuis plusieurs années rapproché de J. D. Vance : son propre fils s’occupe de la communication du vice-président, et on raconte que c’est lui qui a convaincu Trump de prendre le sénateur de l’Ohio comme colistier2. Or les ressorts de la proximité entre les deux hommes ne sont pas moins politiques que personnels. Vance se réclame en effet du catholicisme postlibéral, soit du courant de pensée non seulement le plus radical au sein de la droite religieuse – en termes de privilèges de l’exécutif et d’objection à la séparation des Églises et de l’État –, mais aussi le plus rétif au sionisme chrétien. Lors de son entretien avec Fuentes, Carlson n’a d’ailleurs pas manqué de souligner que si les néoconservateurs demeuraient influents au Sénat et au Département d’État, pour sa part, le vice-président était un sincère partisan d’"America First". Aussi l’éditorialiste gageait-il que s’il se présentait à l’investiture républicaine en 2028, Vance serait le candidat le plus à même de libérer la politique étrangère des États-Unis du joug israélien.


1 Voir la récente biographie de Jason Zengerle, Hated by All the Right People. Tucker Carlson and the Unraveling of the Conservative Mind, Penguin Random House, 2026.

2 Voir Jonathan Swan et Maggie Haberman, « How Tucker Carlson helped sell J.D. Vance as Trump’s Running Mate », The New York Times, 16 juillet 2024.



Dominique Venner

Dominique Venner

Dominique Venner est un personnage important pour comprendre les mutations de l’idéologie et du militantisme d’extrême-droite en France dans la seconde moitié du XXe siècle. Il connaît une carrière particulièrement longue dans ce milieu : d’abord militant violent évoluant au sein de groupuscules, il se convertira à l’activité politique légale et institutionnelle, avant de se dédier à l’activité d’“historien” et de publier des dizaines d’ouvrages qui ont constitué une colonne vertébrale idéologique à la “nouvelle droite”. Il a largement participé à organiser la transition entre l’extrême droite issue de la première moitié du XXe siècle, concentrée sur l’anticommunisme, l’antisémitisme et la défense de l’empire colonial français, à l’extrême droite qui nous est familière aujourd’hui, obsédée par la question identitaire, l’immigration et l’islamophobie.

Grâce à son autobiographie Le cœur rebelle, publiée en 1994, on connaît la vie de Venner dans un grand détail. Né en 1935 à Paris dans une famille bourgeoise, Dominique Venner est le fils de Charles Venner, architecte d’églises et de chapelles engagé au sein du Parti populaire de France de Jacques Doriot, connu pour avoir été l’un des principaux partis à collaborer sous l’Occupation. Dans cette famille de cinq enfants correspondant parfaitement au modèle familial pétainiste, Dominique Venner grandit frustré de l’immobilisme du parti de son père. Dès le lycée, il rejette la “droite bourgeoise” et s’intéresse aux milieux d’extrême droite. À 18 ans, au grand dam de son père, il s’engage dans l’armée pour un contrat de deux ans. Il est envoyé en Algérie de 1954 à 1956 en tant qu’officier et dirige une équipe de militaires. À vingt ans dans les Aurès, il s’adapte avec facilité aux techniques de guérilla violentes employées par les militaires français pour traquer les militants du FLN et terroriser la population algérienne. Il couvre les actes de terrorisme commis par les hommes sous ses ordres et en commet en quasi impunité — une enquête finira par être ouverte, à propos d’un incendie qu’ils ont déclenché lors de la visite d’une ferme. Il écrira en ces termes sur ses années en Algérie : “Nous combattions pour garder notre bien, pour conserver une terre acquise par le droit de conquête, de sang, de sueur et de colonisation. Nous combattions pour défendre sur cette terre nos berceaux et nos cimetières. Nous combattions pour protéger les nôtres en danger”.

Lors d’une permission à Paris en 1955, il prend connaissance de l’existence du groupuscule d’extrême droite Jeune Nation et les rejoint dès son retour d’Algérie. Dans ce mouvement composé principalement d’étudiants, Venner peut partager avec ses camarades sa volonté farouche de protéger l’empire français, et son mépris pour ses supérieurs dans l’armée en Algérie, qu’il considérait lâches. Jeune Nation sera la matrice d’une grande partie des organisations et partis d’extrême droite qui l’ont suivi : la Fédération des étudiants nationalistes, Europe-Action, le Groupe union défense (GUD)… Constitué en 1949 et populaire à partir de 1954, Jeune Nation prend pour ennemis tous ceux que ses militants considèrent comme des opposants à la cause nationale : les communistes dont les velléités d’effacer les frontières sont en totale opposition avec la défense de l’empire français, les partisans de l’indépendance de l’Algérie, et les élites technocrates et financières — décrites dans des termes antisémites — qui n’en feraient pas assez pour préserver la grandeur de l’empire. Suprémacistes, ses militants rêvent d’une nation blanche, sans communistes, sans femmes au travail, sans démocratie. Dominique Venner se démarque rapidement au sein du groupuscule et devient le bras droit de Pierre Sidos, cofondateur et dirigeant de Jeune Nation. Il ajoute au programme de formation des militants ses recommandations personnelles de lectures (Georges Sorel, Nietzsche), et prend la tête d’actions clandestines violentes. Pour les militants, appartenir à un mouvement de jeunes d’extrême droite est synonyme d’aller tabasser leurs ennemis politiques.

Ainsi, le 7 novembre 1956, Venner et ses camarades de Jeune Nation se joignent à un rassemblement sous l’Arc de Triomphe dont le mot d’ordre était de soutenir l’insurrection de Budapest et critiquer les chars soviétiques ayant écrasé les révoltes. Scandant des slogans anticommunistes, ils réussissent à motiver la foule à se diriger vers le siège du Parti communiste (PC). Venner en tête, certains entrent dans le bâtiment, le saccagent et provoquent un début d’incendie. Évacués par les pompiers, ils se dirigent alors vers le bureau du journal L’Humanité, pas très loin de là, où les attendent des militants du PC. Trente blessés seront hospitalisés, dont trois personnes dans un état grave. Jeune Nation provoquera d’autres altercations de ce type, dont la médiatisation leur fait gagner des adhérents.

Le 15 mai 1958, le gouvernement Pflimlin — constitué dans la nuit du 13 au 14 mai, après le putsch d’Alger organisé par des personnalités pro-Algérie française dont le but était de mettre fin à la IVè République et de placer au pouvoir l’armée partisane de l’Algérie française — dissout Jeune Nation dans une tentative d’apaiser la situation en France vis-à-vis de la guerre d’Algérie. Dominique Venner est incarcéré à la prison de la Santé pour trois semaines. Dès sa sortie, Pierre Sidos et lui reconstituent la faction sous le nom de “Parti nationaliste”, dont le congrès constitutif a lieu le 6 février 1959 —un clin d’œil à la violente manifestation d’extrême droite du 6 février 1934. La constitution de ce nouveau groupuscule est invalidée sept jours plus tard, et les co-fondateurs sont inculpés pour reconstitution de ligue dissoute. Venner fait profil bas pour éviter d’être interpellé. Ce sera finalement pour avoir agressé quatre étudiants martiniquais avec des camarades près de la Gare du Nord à Paris qu’il sera arrêté. Il retourne pour trois mois à la prison de la Santé et est déchu de ses droits civiques pendant cinq ans.

Son séjour en prison ne démotive pas Venner. Dès sa sortie, il se relance dans l’activité politique. Après l’allocution de De Gaulle en faveur de l’autodétermination des Algériens le 16 septembre 1959, il soutient la réaction des partisans de l’Algérie française, qui ont formé des barricades insurrectionnelles à Alger du 24 janvier au 1er février 1960. Venner organise des manifestations à Paris, ce qui lui vaut l’émission d’un nouveau mandat d’arrêt à son encontre. Cela ne l’empêche pas de prendre part aux activités de l’OAS-Métropole, branche hexagonale de l’Organisation Armée Secrète, groupe terroriste formé par des invétérés de l’Algérie française en février 1961 en réaction au référendum du 8 janvier 1961 où 75% des votants se déclarent en faveur de l’autodétermination de l’Algérie. Il essaie d’organiser un putsch pour marcher sur l’Élysée. Il prévoit tout : il contacte des militaires médaillés pro-Algérie française — qui se désisteront —, et envisage l’utilisation de camions mitrailleurs. Il n’aura pas le temps de mettre son putsch à exécution : le 19 avril 1961, il est arrêté pour atteinte à la sûreté de l’État et reconstitution de ligues dissoutes. Il retourne à la prison de la Santé pour la troisième fois, pour un an et demi cette fois, à tout juste 26 ans.

Ce passage en prison est décisif pour Venner. Trois jours après son arrestation, le 22 avril 1961, la tentative de putsch des généraux s’opposant à la politique gaulliste d’autodétermination échoue à Alger. Dominique Venner fulmine. Depuis la prison, il entend des échos des actions de l’OAS, dont les rangs ont grossi, mais désapprouve leurs méthodes. Durant sa peine, inspiré par l’échec du putsch, il écrit “Pour une critique positive”, texte qu’il réussira à exfiltrer et qui circulera sous le manteau parmi ses anciens camarades de Jeune Nation. Version d’extrême droite du Que faire ? de Lénine, ce manifeste remet en cause l’efficacité de l’action clandestine, modalité principale d’action des militants nationalistes depuis une dizaine d’années. Il écrit notamment : “Les ‘nationaux’ qui utilisèrent le mot ‘révolution’ sans en connaître la signification croient au ‘sursaut national’ spontané ! […] Ils ne conçoivent pas la nécessité d’éduquer des partisans au moyen d’une doctrine juste expliquant les causes de la décadence occidentale, proposant une solution et servant de gouvernail à la pensée dans l’action”. Selon lui, les programmes des nationalistes sont dépassés et leur “arsenal politique date d’un demi-siècle”. Il estime qu’ils doivent se défaire de l’obsession de l’empire et de la nostalgie pour Vichy, réactualiser la liste de leurs ennemis et repenser leur stratégie. Il propose ainsi un tournant idéologique pour l’extrême droite. Mener des actions clandestines de choc et isolées pour déclencher une insurrection, en espérant que l’armée se manifeste pour les soutenir, indigne la population plutôt que de la rallier à leur cause, comme l’a illustré le 22 avril 1961. Il préconise la construction d’une “référence idéologique commune” pour assurer l’unité des mouvements à l’extrême droite. Pour Venner, “[l]a révolution n’est pas l’acte de la violence qui parfois accompagne une destitution de pouvoir. Ce n’est pas non plus un simple changement d’institutions ou de clan politique. La révolution est moins la prise du pouvoir que son utilisation pour la construction de la nouvelle société”. Il énonce les premiers principes de cette “nouvelle théorie révolutionnaire” : les élites capitalistes ne respectent pas le “sort des communautés nationales” et elles devront être remplacées par une élite révolutionnaire ; il ne faut plus réfléchir en termes de nation mais de “civilisation européenne”, pour avoir la puissance de tenir tête à l’Union soviétique et “assurer [la] mission civilisatrice” ; il faut repenser les organisations militantes et écarter les notables qui ne pensent qu’à rester proches du pouvoir ; enfin, en plus de gagner l’opinion populaire, les militants devront infiltrer le pouvoir “par l’intérieur”. Il conseille aux militants de se concentrer sur la diffusion de cette doctrine, sans laquelle la révolution nationaliste n’est pas possible, dans la société civile et dans l’arène politique. Pour que la prise de pouvoir soit possible, l’extrême droite doit faire adopter ses valeurs à la population.

Lorsqu’il sort de prison en octobre 1962, sept mois après la signature des accords d’Évian qui mettent fin à la guerre d’Algérie et à la présence coloniale française, Venner retourne parmi ses anciens camarades, rassemblés alors au sein de la Fédération des étudiants nationalistes, dont il prend la tête. Pour commencer l’opération de propagande, il fonde la revue Europe-Action en janvier 1963. Comme son nom l’indique, la revue vise à donner un tournant européiste à la doctrine de l’extrême droite. Il y écrit abondamment, constituant la colonne vertébrale de la nouvelle idéologie de cette frange politique. Il signe la brochure “Qu’est-ce que le nationalisme” écrite avec ses camarades d’Europe-Action et publiée en 1963, dans laquelle il réitère et étoffe les positions qu’il avait introduites dans “Pour une critique positive” sur la nécessité de changer le répertoire d’action de l’extrême droite. Il introduit des nouveautés par rapport aux discours traditionnels, concentré sur l’antisémitisme et l’anticommunisme, qui restent toutefois présents. Il reprend au militant nazi René Binet l’idée que la civilisation européenne millénaire courrait le péril d’être détruite par les étrangers arrivant sur le territoire — idée qui sera plus largement popularisée par Renaud Camus bien plus tard sous le nom de « grand remplacement ». Cette civilisation européenne ne se limiterait pas, selon Venner, aux frontières géographiques du continent mais engloberait également les lieux où des Blancs ont installé des colonies de peuplement, comme l’Afrique du Sud, les États-Unis et autres. À la différence de “Pour une critique positive”, “Qu’est-ce que le nationalisme” ajoute au culte de la “civilisation européenne” l’idée qu’il faut défendre la “race blanche” qu’il considère supérieure. Il participe à diffuser des théories eugénistes pseudo-scientifiques sous le nom de “réalisme biologique”. Le tournant du discours de l’extrême droite vers la direction qu’il maintient encore aujourd’hui est ainsi opérée sous l’égide de Dominique Venner, tête pensante de la revue de 1963 à 1967.

En parallèle se forme un groupe, les Volontaires d’Europe-Action, constitué de militants de Jeune Nation et de la Fédération des étudiants nationalistes, mais aussi d’anciens militants de la précédente génération qui oeuvraient déjà alors que Venner et ses pairs étaient enfants : des ex-SS français, à l’instar de Saint-Loup, Jean Castrillo et Pierre Bousquet, et des ex-collaborationnistes tels qu’Henry Coston, Jacques Ploncard et Saint-Paulien. Pour améliorer la visibilité du mouvement, Europe-Action ouvre une librairie dans le VIème arrondissement de Paris. Surtout, suivant le manifeste de Venner, Europe-Action se lance dès décembre 1963 dans une campagne officielle visant à intégrer le système politique, en soutenant le candidat Jean-Louis Tixier-Vignancour à l’élection présidentielle de 1965. Venner rencontre Jean-Marie Le Pen, directeur de la campagne, et ensemble ils sont chargés du groupe de travail dédié à la propagande anti-immigration. Tixier-Vignancour ne rassemble que 5,2% des voix. Pour assurer la présence de l’extrême droite au prochain scrutin, les élections législatives de 1967, Venner crée un parti, le Rassemblement européen de la liberté. Face à un second échec — les candidats présentés par le parti ne récoltent même pas 30 000 voix au total —, Venner se retire de la scène politique institutionnelle. Il continue à fréquenter les milieux d’extrême droite dans lesquels il reste une figure majeure. En 1968, il cofonde avec quarante autres militants le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), qui regroupe les partisans de Venner issus d’Europe-Action et des autres groupuscules auxquels il a participé. L’objectif des “grécistes” est de faire avancer les idées racistes, suprémacistes, islamophobes et xénophobes sur la scène culturelle et politique par le biais de journalistes, d’universitaires et d’écrivains. Des « grécistes » sont notamment présents dans les rédactions du Figaro Magazine jusqu’au début des années 1980, permettant une large diffusion de leur vision du monde et de leur idéologie.

À partir de 1968, Venner se consacre ainsi à plein temps à la “métapolitique” — terme consacré dans les milieux d’extrême droite pour désigner cette conquête culturelle des valeurs. Il s’autoproclame “historien” et continue son opération de propagande idéologique depuis sa maison en Normandie, où il peut écrire et chasser, ses deux activités de prédilection. De 1972 à 2000, il écrit 25 livres sur les différents types d’armes et sur la chasse. En parallèle, il publie presque autant d’essais historiques dans lesquels il révise l’histoire pour qu’elle corresponde à ses théories suprémacistes. Il décrit les militants d’extrême droite et les acteurs de la collaboration sous un jour avantageux, notamment dans son Histoire de la Collaboration (2000). Sous cette nouvelle étiquette respectable d’historien, Venner refonde son image publique en faisant oublier ses années de militantisme violent et clandestin, pour se présenter comme un intellectuel dont les propos sont justifiés par la supposée scientificité de ses méthodes. Il crée de nouvelles revues, Enquête sur l’histoire (1991-1999) et La Nouvelle Revue d’Histoire (2002-2017). Ses publications continuent d’être populaires dans les milieux d’extrême droite, et servent de bibliographie pour la formation idéologique des nouvelles générations de militants. Elles participent largement à mettre les obsessions identitaires à l’agenda politique de l’extrême droite.

En 2009, il ouvre un blog à son nom. C’est là qu’il publie ses opinions sur l’actualité politique. En 2013, il s’engage vivement pour la Manif pour tous, mouvement opposé au projet de loi du “mariage pour tous” visant à autoriser le mariage aux couples de même sexe. La Manif pour tous organise de grandes manifestations homophobes sur tout le territoire. Selon Venner, ce projet de loi était “l’un de ces projets pervers par lesquels les fanatiques de la déconstruction et de la mondialisation veulent détruire les dernières charpentes qui structurent les sociétés européennes”. C’est sur l’autel de cette lutte — et celui de Notre-Dame de Paris — que Dominique Venner offrira sa vie en pseudo-martyr le 21 mai 2013, quatre jours après l’adoption de la loi du mariage pour tous. À tout juste 78 ans, il se tire une balle dans la bouche au milieu du chœur de la cathédrale, le genou droit dramatiquement à terre. Il choisit Notre-Dame non pas parce qu’il serait religieux — l’idéologie qu’il défend est anticléricale —, mais parce qu’elle a été construite sur un ancien temple païen. Dans Le choc de l’histoire, publié en 2011, il affiche son admiration pour les suicides idéologiques, et son texte “La manif du 26 mai et Heidegger”, publié le 21 mai 2013 sur son blog, sonne comme le testament qu’il laisse à ses camarades militants. Il déplore l’adoption du mariage homosexuel mais se réjouit sombrement que lorsque la France sera “tombée au pouvoir des islamistes”, ceux-ci l’aboliront sûrement “non pour nous faire plaisir, on s’en doute, mais parce qu’[il] est contraire à la charia”. Il affirme la “réalité” du “grand remplacement”, qui est selon lui “un péril autrement catastrophique pour l’avenir”, et termine en présageant son suicide et appelant ses camarades à “authentifier [leurs paroles] par des actes” : “Il faudra certainement des gestes nouveaux, spectaculaires et symboliques pour ébranler les somnolences, secouer les consciences anesthésiées et réveiller la mémoire de nos origines”.

Plus tôt dans la même journée, il avait déjeuné avec trois de ses camarades, Philippe Conrad, Bernard Lugan et Jean-Yves Le Gallou, à qui il annonce qu’il va se suicider dans l’après-midi. Il leur demande de fonder, dans sa postérité, l’Institut Iliade (Institut pour la longue mémoire européenne), qui organise depuis 2014 des colloques rassemblant un grand nombre de responsables d’extrême droite français et européens ainsi que des formations visant à produire des cadres de l’extrême droite. Sa stratégie de militantisme culturel, adoptée par Marine Le Pen dans le but de dédiaboliser le Rassemblement national, a malheureusement porté ses fruits.


Sources

Dominique Venner, Le cœur rebelle, Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2014.

Blog https://www.dominiquevenner.fr

Dominique Venner, 60 ans d’extrême droite française”, récit documentaire de Sylvie Fagnart dans “Affaires sensibles”, France Inter, 18 mars 2024.

Dominique Venner et le renouvellement du racisme”, par Stéphane François et Nicolas Lebourg, Fragments sur les temps présents, 23 mai 2013.


Friedrich Ratzel

Friedrich Ratzel

Friedrich Ratzel (1844–1904) est un géographe et zoologiste allemand qui a exercé une influence considérable sur la conception de la géopolitique dans son pays au tournant du 20ème siècle. Adepte fervent du darwinisme social, il élabore un certain nombre de concepts biologiques pour le moins douteux, censés rapporter les différences de développement entre les États à leurs besoins d’expansion territoriale. Les thèses de Ratzel vont donner son élan à la notion d’"espace vital", le Lebensraum cher aux nazis : ceux-ci partagent en effet la conviction de Ratzel qu’une nation forte et aspirant à l’auto-suffisance a besoin d’un espace suffisamment ample et de ressources assez abondantes pour assurer la sécurité physique, le développement économique, la croissance démographique et l’épanouissement culturel de sa population. Aussi ses dirigeants sont-ils fondés à contrôler, à exploiter voire même à conquérir leur voisinage afin d’offrir à leur peuple le destin qui lui a été promis. Quatre-vingts ans après la défaite d’Hitler, l’espace vital selon Ratzel n’est pas sans connaître une nouvelle jeunesse, notamment chez les partisans d’un "monde russe" étendu à l’Ukraine, de l’absorption des territoires palestiniens dans la "terre d’Israël" voire d’une Amérique agrandie jusqu’au Groenland, au Panama et même au Canada.

Clyde Snow

Clyde Snow

Être mort n’est pas un problème, c’est mourir qui en est un”. Si Clyde Snow avait coutume de prononcer ces mots, c’est que les corps qu’il autopsiait gisaient au fond de charniers. Auditeur expert de ces témoins muets, le médecin légiste et anthropologue américain reconstituait le récit de leurs dernières heures en documentant les traces de sévices, torture, passage à tabac ou d’exécution gravées dans leurs os. Avant de mettre un nom sur ces corps, et de leur rendre une dignité.

L’anthropologie médico-légale a connu ses prémices en 1865, quand Clara Barton a été missionnée par Abraham Lincoln pour identifier les soldats inconnus tombés sur le champ de bataille lors de la Guerre de Sécession. En 1984, la discipline prend une nouvelle dimension. L’expertise de Clyde Snow est alors requise en Argentine, où il ne s’agit plus uniquement de restituer leur identité à des restes humains, mais de parvenir à prouver, par le biais de leur étude anthropométrique, la “guerre sale” menée de 1976 à 1983 par la dictature militaire du général Videla.

Clyde Snow accepte la mission avec enthousiasme, y voyant une nouvelle application importante de l’anthropologie médico-légale : documenter les violations des droits de l’Homme. Il se rend alors sur les charniers où les escadrons de la mort ont entassé une partie des 30.000 desaparecidos. Impacts de balles et fractures perimortem sont autant de preuves que l’anthropologue présentera au procès des généraux argentins responsables de ces massacres, conduisant à la condamnation de cinq d’entre eux.

En Croatie, il a découvert les restes de 200 patients et personnels hospitaliers exécutés par des soldats. Au Salvador, les squelettes de 136 enfants et nourrissons mitraillés par des escadrons de l’armée. Aux Philippines, en Bolivie, en Ethiopie, au Guatemala, au Rwanda, au Chili… De par le monde, Clyde Snow a excavé des corps de fosses communes et apporté les preuves d’atrocités commises par des gouvernements, des régimes dictatoriaux, des généraux, afin que les responsables soient traduits en justice. C’est ainsi que, figurant parmi les témoins principaux au procès de Saddam Hussein pour génocide contre l’ethnie kurde, en 2007, l’anthropologue a exposé dans les moindres détails, durant 4 heures à la barre, les preuves médico-légales d’utilisation de gaz sarin ou d’exécutions sommaires.

Membre de la Commission des droits de l’Homme des Nations Unies, Clyde Snow est le père d’un mouvement qui a mis l’anthropologie médico-légale au service des campagnes de défense des droits humains contre le génocide, les massacres, les crimes de guerre. Dans plus de 20 pays, il a formé scientifiquement, mais aussi psychologiquement, des experts aux techniques d’excavation propres à préserver les preuves, à l’identification de restes humains en situation de conflit et à la reconstitution des conditions de leur mort.

Les os ne mentent jamais et n’oublient rien, disait Clyde Snow, “leur témoignage est silencieux, mais très éloquent”.

Ghassan Abu-Sittah

Ghassan Abu-Sittah

Ghassan Abu-Sittah est un chirurgien britannico-palestinien qui intervient régulièrement dans des situations de conflit et de crise, notamment en Palestine où il est venu pour la première fois en tant qu'étudiant en médecine durant la Première Intifada. S’il n’y est pas né, c’est que sa famille a été contrainte à l’exil. D’abord expulsée de ses terres pendant la Nakba, puis réfugiée dans la bande de Gaza, elle a fini par fuir vers le Koweït avant de s’installer au Royaume-Uni.

Dans l'urgence d'octobre 2023, Ghassan Abu-Sittah se rend immédiatement à Gaza pour se porter volontaire auprès de Médecins sans frontières, pratiquant de nombreuses amputations et autres interventions dans les hôpitaux al-Shifa, al-Awda et al-Ahli. Ce dernier a été la cible d'une première attaque israélienne dès le 17 octobre, tuant et blessant des centaines de civils, et alors que le chirurgien y pratiquait une opération.

Fort de son expérience des blessures dévastatrices, notamment des brûlures causées par le phosphore blanc, il a apporté son soutien à de multiples enquêtes sur les crimes de guerre. Depuis, Ghassan Abu-Sittah a été victime de multiples tentatives visant à le réduire au silence et à suspendre sa licence médicale. En avril 2024, l'Allemagne lui a refusé l’obtention d’un visa d’un an, lui interdisant ainsi l’accès à l'ensemble de l'espace Schengen.

Candace Owens

Candace Owens

Figure de proue de l’extrême-droite médiatique américaine, Candace Owens est une commentatrice incendiaire de 36 ans au conspirationnisme débridé. Sur YouTube, Instagram et X, elle comptabilise à chaque fois quelque six millions d’abonnés, et son influence ne cesse de grandir. Des centaines de milliers de personnes regardent et commentent ses diffusions en direct, et sa vidéo la plus virale a été visionnée près de 100 millions de fois. Jeune, dynamique, habile sur toutes les plateformes digitales, utilisant cyniquement ses origines afro-américaine pour justifier ses positions racistes, elle détonne dans un environnement majoritairement blanc et masculin, et sert de caution branchée au camp réactionnaire étasunien.

Au milieu des années 2010, Owens signait encore dans l’anonymat complet quelques articles critiques envers le Tea Party pour le blog de son entreprise new-yorkaise. Soudainement, durant les primaires pour l’élection présidentielle de 2016, elle trouve son chemin de Damas. Les invectives de Trump envers les médias corrompus sont une révélation pour Owens, qui selon ses dires devient conservatrice du jour au lendemain. "J’ai réalisé que les libéraux étaient en fait les vrais trolls," expliquait-elle en 2017. Elle fait ses débuts sur Youtube sous le pseudonyme de RedPillBlack — invite à quitter la ‘simulation’ et à affronter la réalité inconfortable, en référence à la saga Matrix. Elle donne à ses soliloques audiovisuels des titres provocateurs tels que "Je me fiche de Charlottesville, du KKK et de la suprématie blanche". Une de ses premières vidéos tourne en dérision un coming out homosexuel, pour annoncer sa conversion politique toute fraîche et anticiper les persécutions de la gauche dont elle serait victime. Owens embrasse en outre pleinement le modèle de la "trad wife" (femme traditionnelle), exaltant une répartition des rôles genrée de manière binaire, l’apparence physique stéréotypée, la famille nombreuse et le contrôle parental sur tous les aspects de l’éducation.

Adulée par Fox News, son activisme pseudo-transgressif lui permet de se connecter rapidement à divers groupes et plateformes conservatrices, de Turning Point USA — où elle suit Charlie Kirk sur les campus universitaires — à TaperU et au Daily Wire de Ben Shapiro — où elle peut jouer les matamores dans sa propre émission de télévision. Elle rejoint aussi Blexit, un mouvement visant à faire sortir les électeurs noirs de ce qu’elle appelle de manière provocative les "plantations démocrates". Elle tape naturellement dans l’œil du 45e président des États-Unis, qui va jusqu’à la recevoir dans le Bureau Ovale en 2018, la qualifiant d’"intellectuelle", "brillante et très précieuse pour notre pays". Owens devient ainsi en quelques années une véritable usine à contenu en soutien aux idées de Trump et au mouvement MAGA. Alors qu’elle s’en prend sans relâche aux minorités et au mouvement Black Lives Matter, l’influent sénateur républicain Ted Cruz l’imagine siéger à la Cour suprême. En mars 2024, elle est licenciée pour avoir tenu des propos antisémites sur X, et se rapproche du conspirationniste et antisémite notoire Nick Fuentes, avant de se voir interdire l’entrée en Nouvelle-Zélande et en Australie pour les mêmes motifs. En 2025, Owens retourne sa veste à propos de Trump, ne pouvant plus s’accommoder des aventures militaires étasuniennes en Iran et au Venezuela. Ces bisbilles et rivalités grandissantes au sein de l’extrême-droite amènent la polémiste à concentrer son venin sur des sujets de pop-culture et à s’atteler encore davantage à ce qu’elle considère comme de la démystification de vérités occultes.

À partir de mars 2024, Owens transforme en feuilleton médiatique le livre "révélation" de l’auteur français Xavier Poussard sur la transexualité supposée de la première dame française. Après onze heures de monologue obsessif, la commentatrice peut ainsi conclure son podcast-fleuve Becoming Brigitte par le diagnostic sans appel que le "transgenre" est "la plus grande violation des droits civiques de notre époque", avançant même effrontément que cette pratique est "pire que les lois Jim Crow, car nous mutilons le corps des enfants." Les mesures mises en place pour lutter contre le Covid-19 avaient déjà été un cheval de bataille pour Owens, qui pestait à tout-va contre les restrictions sanitaires, et appelait même en 2021 à une "invasion" américaine en Australie, où le confinement strict avait mis l’agitatrice en fureur. Ses autres envolées conspirationnistes incluent l’alunissage fabriqué d’Apollo 11, la mort de George Floyd par overdose, le mensonge du réchauffement climatique, ou encore le rôle central que les juifs auraient joué dans la traite esclavagisgte transatlantique. Elle profite également de l’affaire Epstein pour impliquer conjointement le Mossad, le KGB et la CIA, et y voir la preuve que "nous sommes gouvernés par des pédophiles sataniques qui travaillent pour Israël". Owens s’acharne enfin chaotiquement sur des sujets sociétaux et culturels, de sorte que ses diatribes glissent sans transition d’une chronique à l’autre entre la mode des "yoga pants", les derniers faits divers politiques érigés en symboles de tendances "woke", les moindres tribulations de "l’establishment" et du Parti Démocrate, ou les rumeurs glanées sur la jet-set internationale. Les célébrités sont en effet un matériau de choix pour les émissions d’Owens, qui se plaît à se trouver des alliés clivants de la trempe de Kanye West pour faire mousser ses causes réactionnaires, ou à provoquer des stars telles que la rappeuse Cardi B ou le quarterback et activiste Colin Kaepernick pour bénéficier des vagues du clash par réseaux interposés.

David Lane

David Lane

“Nous devons assurer la survie de notre peuple et l’avenir des enfants blancs”. Tels sont les sinistrement célèbres “Quatorze mots”, slogan forgé par le néonazi américain David Lane dans les années 1980, qui lui ont valu d’être considéré comme l’un des idéologues les plus influents du mouvement suprémaciste blanc contemporain. Aujourd’hui encore, cette formule circule et demeure une source d’inspiration pour les tenants du White Power.

Né en 1938 à Woden, dans l’Iowa, David Lane grandit dans une famille marquée par les violences domestiques de son père, avant d’être placé dans un orphelinat à l’âge de six ans, puis adopté par un couple de luthériens. Très pratiquante, sa famille adoptive l’entraîne de paroisse en paroisse, ce qui nourrit chez Lane un profond ennui et un rejet radical du christianisme, bientôt remplacé par une fascination pour Hitler. À la sortie du lycée, il tente une carrière d’agent immobilier, mais perd rapidement son emploi pour avoir refusé de vendre des maisons à des personnes noires dans des quartiers blancs.

C’est à ce moment que sa radicalisation se consolide. Il adhère à la John Birch Society, un groupe d’extrême droite obsédé par la menace communiste, qu’il quitte rapidement en reprochant à ses membres de s’attaquer au mauvais ennemi : selon Lane, la véritable menace pour l’avenir de la race blanche serait juive. Les années 1980 lui offrent l’occasion de se radicaliser encore davantage. À la suite de la publication de son premier manifeste, La Mort de la race blanche (The Death of the White Race), Lane rejoint les White Knights of the Ku Klux Klan à Denver, dans le Colorado, et s’associe à des militants défendant une idéologie antisémite affirmant que les Juifs seraient les descendants de Satan.

En 1983, il rencontre Robert Mathews, néonazi américain, qui l’invite à rejoindre Brüder Schweigen, également connu sous le nom de The Order. Frustré par ce qu’il perçoit comme l’inefficacité des formations néonazies, Lane trouve dans The Order une organisation explicitement tournée vers la violence, dont l’objectif est l’éradication pure et simple des Juifs et la création, par la force, d’une nation exclusivement blanche. Un an plus tard, le groupe engage une guérilla contre le gouvernement américain, que ses membres estiment contrôlé par une cabale juive. Pour financer leur projet d’instauration d'une patrie blanche, les néonazis procèdent à des braquages de banques et à des vols de véhicules. Le 18 juin 1984, David Lane, avec plusieurs membres de The Order, franchit un nouveau seuil dans l’escalade de la violence en participant à l’assassinat d’Alan Berg, animateur de radio juif, abattu devant son domicile à Denver pour avoir publiquement critiqué les suprémacistes blancs. Dans les six mois qui suivent, Lane est arrêté par le FBI et, pour ses diverses activités terroristes, il est condamné à un total de 190 ans de prison, peine qu’il purge dans plusieurs établissements de haute sécurité.

Loin d’abandonner sa carrière d'idéologie derrière les barreaux, Lane nourrit son fanatisme dans le confinement de sa cellule. Il y rédige de nombreux textes, parmi lesquels ses plus célèbres : 14 Mots (14 Words) et 88 Préceptes (88 Precepts), qui lui permettent d’accroître sa notoriété et son influence au sein des milieux d’extrême droite. 88 Préceptes, dont le titre fait directement référence au salut nazi (Heil Hitler, H étant la huitième lettre de l’alphabet), réaffirme ses convictions selon lesquelles les Blancs seraient menacés par leur perte d’hégémonie territoriale et par le métissage forcé. À ce texte s’ajoute Stratégie (Strategy), un article invitant les familles blanches à se relocaliser dans les montagnes pour produire des enfants aryens et établir leur propre système politique.

En 1994, Lane se marie avec Katja Lane, avec qui il fonde la maison d’édition 14 Word Press, qui lui permet de développer et publier ses textes ainsi que sa nouvelle religion, le Wotanisme, dont l’acronyme WOTAN renvoie à La Volonté de la Nation Aryenne (The Will of the Aryan Nation). En 2007, David Lane meurt en prison d'une crise d'épilepsie.

Nombre de néonazis, suprémacistes blancs et autres identitaires à travers le monde vouent un culte à Lane, qu’ils considèrent comme un prophète. Ils ont instauré le 30 juin comme “Journée mondiale du souvenir” pour lui rendre hommage. Son slogan continue d’imprimer sa marque dans le sang de victimes de nombreux attentats terroristes. En 2008, l’idéologie de David Lane occupait une place centrale dans le projet d’assassinat de 88 Afro-Américains, dont Barack Obama. En 2012, le tueur de masse qui s’est attaqué à un temple Sikh dans le Wisconsin avait le nombre 14 tatoué sur la main. En 2015, le criminel qui a assassiné neuf Afro-Américains dans l'Église épiscopale Emanuel de Charleston, multipliait les références au code de reconnaisses (dog whistle) des suprémacistes héritiers de Lane : “1488”. Il avait symboliquement amené 88 balles sur le lieu de son attentat. En 2018, le terroriste antisémite qui a commis un massacre dans la synagogue Tree of Life de Piitsburgh affichait “1488” en photo de profil sur les réseaux sociaux. Il y défendait également la vision de l’ancien membre des White Knights of the Ku Klux Klan selon laquelle “les Juifs sont les enfants de Satan”. En 2019, le tueur islamophobe de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, cite dans son manifeste, “Le Grand remplacement”, ses sources d’inspiration, parmi elles : le slogan de David Lane et celui de Renaud Camus.

Enoch Powell

Enoch Powell

Enoch Powell, député Tory au moment des transformations du conservatisme d’après-guerre, est l’un des plus influents politiciens britanniques du 20e siècle. Cette figure intellectuelle excentrique et controversée sera le héraut du mariage détonnant entre néolibéralisme zélé et racisme sans scrupules qui se mettra en place en Grande Bretagne dans les années 70, et qui poussera la thèse formulée par Hayek selon laquelle une culture ou identité commune serait nécessaire au bon fonctionnement du marché jusqu’à ses radicalisations les plus inconscientes et discriminatoires.

À la suite d’une précoce carrière académique en littérature grecque antique lui permettant de cultiver un romantisme mythologique mâtiné de bellicisme glorieux entre Cambridge et Sydney, il amorce un parcours politique ancré dans son expérience de la Seconde guerre mondiale. À partir de 1941, il passe deux ans en poste au Caire en tant que secrétaire au Renseignement militaire. Résolu à devenir vice-roi des Indes, il poursuit son apprentissage de l’ourdou débuté à Londres, avant d’être affecté à Delhi en tant que lieutenant-colonel. Il est promu colonel puis brigadier à tout juste 32 ans, alors le plus jeune à ce rang dans l’armée britannique. En décembre 1953, avec quarante autres députés conservateurs, il participe au groupe Suez pour lutter contre ce qu'il vit comme un retrait tragique de l’Empire au Moyen-Orient, engagement pour lequel ses collègues et lui-même reçoivent le soutien des sionistes voyant dans le canal de Suez la pierre angulaire du Commonwealth.

À partir de la fin des années 1950, Powell commence à défendre bec et ongles des politiques économiques démantelant les approches consensuelles de l’époque et préfigurant ainsi le Thatchérisme, notamment le contrôle de la masse monétaire, la privatisation de divers services publics comme la poste et les communications, ainsi qu’une dérégulation et une réduction drastique de la fiscalité. Membre de la Société du Mont-Pèlerin, il participe à ses réunions et y donne même plusieurs conférences. Dans cette démarche d’évangélisme néolibéral, il inspire et collabore avec divers think tanks comme l’Institute of Economic Affairs ou l’European Research Group. Plusieurs associations sont galvanisées par ce mouvement guidé entre autres par Powell, telles l’Alliance de la classe moyenne ou la Ligue du Peuple pour les libertés, et cherchent à pousser le parti conservateur toujours plus loin dans ces réformes, menant un combat sans relâche contre l’inflation, les organisations syndicales et les contrôles des salaires minimaux. C’est ainsi qu’en 1970, Enoch Powell pouvait avancer que le Parti conservateur devait cesser de s’excuser d’être capitaliste.

En parallèle, le démantèlement de la domination britannique sur le Commonwealth engendre chez Powell un repli nationaliste et un euroscepticisme farouches, qu’il défend avec une rhétorique de résistance en temps de guerre au sein de divers groupes parlementaires s’activant pour l’indépendance nationale et le refus de la participation à la Communauté Économique Européenne. Cette haine du fédéralisme continental s’inscrit dans le sillage d’autres figures comme Somerset de Chair, futur beau-père de Jacob Rees-Mogg, chantre du Brexit et ministre sous Boris Johnson. Powell soutient ainsi pendant des décennies un marché libre des capitaux tout en rechignant à souscrire à un libre marché du travail. Ce nouveau type de patriotisme propose ainsi une combinaison particulière de paranoïa migratoire et de nativisme dévoué aux nostalgiques de l’impérialisme, assorti selon les besoins du moment de relents conspirationnistes ou de tendances anti-américanistes.

Enoch Powell restera surtout dans la mémoire collective pour son discours dit des “rivières de sang” prononcé à Birmingham en 1968, lequel le condamnera pourtant, en raison de sa virulence, à être écarté de son propre parti par le Chef des Conservateurs Edward Heath. Cela n’entachera en rien le culte powelliste au sein des réactionnaires les plus ardents, parmi lesquels celui qui sera ponctuellement son chauffeur et correspondant épistolaire, Nigel Farage. C’est dans cette allocution que Powell développe le plus âprement le motif des autochtones qui se retrouvent étrangers dans leur propre pays, antienne reprise par des xénophobes de tout poil. Le racisme de Powell étant particulièrement dirigé contre les populations issues de l’ex-Empire, le député de Wolverhampton va jusqu’à appeler à une politique massive de rapatriement, ainsi qu’à une abolition du droit du sol, que Thatcher parviendra à révoquer en 1983.

Le discours de Powell suit directement l’arrivée controversée de quelque 20’000 citoyens britanniques d’origine sud-asiatique en provenance du Kenya, mais aussi l’assassinat de Martin Luther King, survenu deux semaines auparavant. L’occasion est trop belle pour ne pas dépeindre l’Amérique comme victime de « l’agitation communautaire », et enjoindre les Britanniques à éviter un sort similaire. C’est ainsi au travers d’un panorama apocalyptique au symbolisme élémentaire, présentant une nation au bord de la guerre civile, que Powell se fait le porte-parole de la « population anglaise modeste » devenue « une minorité persécutée ». Le discours fera date, et sera en quelque sorte un point de rupture pour cette extrême droite décomplexée qui invective librement depuis contre sa propre population et ses immigrés, à Westminster et au-delà.


Maurice Barrès

Maurice Barrès

Né à Charmes, dans les Vosges, en 1862 et mort à Neuilly-sur-Seine en 1923, Maurice Barrès incarne mieux que quiconque la droite française, xénophobe et antisémite, telle qu’elle se constitue dans le dernier tiers du XIXème siècle et perdure jusqu’à aujourd’hui. Barrès sera tout à la fois romancier, essayiste et politicien – député boulangiste à Nancy en 1889 et 1893, puis élu de la droite républicaine à Paris, de 1906 jusqu’à son décès.

Sa carrière littéraire débute à l’enseigne de ce qu’il appelle le "culte du moi" - titre de sa première trilogie romanesque. Émule de Rastignac fraîchement monté à Paris, il s’adonne à une exaltation narcissique qui fait rapidement de lui un modèle pour tous les dandys en herbe. Parmi ses admirateurs, Léon Blum – qu’il ne tardera pas à décevoir – écrit à son propos : "Toute une génération, séduite ou conquise, respira cet entêtant mélange d'activité conquérante, de philosophie et de sensualité." Toutefois, comme l’atteste son premier roman à succès – Sous l’œil des Barbares – le tempérament maniaque de Barrès se double déjà d’angoisses phobiques : si adorable soit-il, le malheureux moi est cerné d’envieux qui conspirent à sa perte. Heureusement, pour faire face à cet environnement hostile, il peut compter sur sa terre natale et les mânes de ses ancêtres, qui l’aident à se tenir debout et à croire en lui.

La transition qui conduit Barrès du culte rendu au moi à la vénération des souches s’effectue à l’occasion de son premier engagement politique, en faveur du général Boulanger. Agrégat de monarchistes, de bonapartistes, de radicaux, d’anciens communards et de blanquistes, le boulangisme est un mouvement pour le moins hétéroclite. Ses partisans ne communient guère que dans la détestation d’un parlementarisme qu’ils estiment corrompu par des capitalistes liés à l’étranger. Pour rompre avec l’inféodation de la représentation nationale aux banquiers cosmopolites et aux industriels importateurs de main d’œuvre, les boulangistes misent sur une révision constitutionnelle qui rendra au peuple sa souveraineté par la voie référendaire et mettra fin aux "tripotages" dont les députés sont coutumiers grâce au renforcement du pouvoir exécutif.

Sommaire et relativement floue aussi longtemps que la réputation d’intégrité et de patriotisme de Boulanger suffit à assurer sa popularité, la vision du monde portée par ses partisans va paradoxalement se préciser à mesure que se dissipe la perspective d’une victoire politique. Après la disparition du Général, elle prend la forme de ce que Barrès, devenu son principal légataire idéologique, appelle un "socialisme révisionniste". L’unité de la nation que celui-ci promeut repose sur la solidarité des groupes sociaux qui la composent – d’autant que les factions responsables de la division sont quant à elles soupçonnées de trouver des points d’appui au-delà des frontières.

L’horizon de ce socialisme révisionniste n’est certes pas la collectivisation des moyens de production. Au tournant des années 1890, Barrès prend soin de distinguer l’héritage de Proudhon, qu’il revendique, des théories "judéo-allemandes" de Marx. Les réformes qu’il propose ne visent en effet qu’à apaiser les tensions entre travailleurs et propriétaires de capitaux en persuadant les uns et les autres d’œuvrer ensemble au redressement du pays.

Le programme économique de ce socialisme s’apparente à un protectionnisme intégral. Y figurent la réglementation du crédit afin d’empêcher les spéculateurs d’entraîner les capitaux dans les circuits de la finance internationale, le relèvement des tarifs douaniers afin de sauver les artisans et les petits exploitants agricoles de la ruine, et d’importantes restrictions à l’accès des prolétaires étrangers au marché du travail afin de conjurer la hausse du chômage et la baisse des salaires. D’une manière générale, réduire la porosité du territoire s’impose aux "révisionnistes" comme le moyen privilégié de renouer avec la prospérité tout en resserrant les liens entre les classes qui y contribuent. Car c’est à leurs yeux de la perméabilité des frontières que tirent parti les prédateurs, tant pour ponctionner les richesses créées par les producteurs français, qu’ils soient employés ou propriétaires de leur outil de travail, que pour attiser les tensions entre eux.

Sur le plan politique, Barrès trace sa voie en renvoyant dos à dos le libéralisme pratiqué par les Républicains "opportunistes" et l’internationalisme prolétarien professé par les marxistes. Selon lui, la nation est un organisme dont le bon fonctionnement passe par la coopération de ses parties saines et la mise à l’écart des parasites qui prospèrent en accaparant ses ressources. Comme il l’écrit dans son essai Contre les étrangers, "la loi des harmonies économiques, c’est-à-dire la solidarité des différentes parties du corps social, n’est vraie que dans l’intérieur d’un même pays."

Sans doute le redressement national à accomplir n’est-il pas seulement affaire d’alliance entre les éléments productifs de la nation. Celle-ci, insiste Barrès, a autant besoin d’adversité que de solidarité pour se ressouder. Pour autant, il ne s’agit pas de chercher l’unité des siens en s’en prenant aux étrangers hors des frontières. C’est plutôt en purgeant la société des éléments allogènes déjà infiltrés en son sein que le peuple français doit retrouver sa cohésion. Principalement dirigés contre les Juifs et les travailleurs immigrés, notamment Belges et Italiens, les appels à l’épuration, ou tout au moins aux discriminations raciales, vont donc jouer un rôle croissant dans le nationalisme barrésien : "(l’)idée de patrie, écrit-il, implique une inégalité mais au détriment des étrangers et non, comme aujourd’hui, au détriment des nationaux".

Si nombre d’antisémites notoires figuraient déjà parmi les premiers soutiens de Boulanger, il faut attendre son retrait de la vie politique pour que les héritiers de sa fronde identifient pleinement leur cause à la dénonciation d’une finance parasitaire dont Rothschild serait le grand ordonnateur. Les Juifs sont dès lors concurremment accusés de corrompre le personnel politique en le gratifiant de pots de vins, d’étrangler les chefs d’entreprises en leur imposant des prêts à des taux usuraires, d’escroquer les épargnants en spéculant avec leurs économies, et de tromper l’opinion publique en faisant main basse sur la presse.

Parce que l’hostilité aux brasseurs de liquidités est susceptible de traverser les classes, la désignation d’une population ataviquement encline aux métiers d’argent répond aux vœux des socialistes révisionnistes. Pointer du doigt une race de courtiers et de prêteurs qui prélèvent leurs revenus sur ce que les autochtones produisent leur permet de conjuguer dans un même opprobre les sentiments d’injustice sociale et d’indignation patriotique qu’ils tiennent pour les ferments de la solidarité nationale.

À mesure que l’antisémitisme prend une place plus importante dans ses ruminations, Barrès va se rapprocher d’Edouard Drumont, l’auteur de La France juive et l’éditeur de La libre parole, et suivre les cours du neurologue racialiste Jules Soury. Avec le premier, il partage la conviction que les Juifs jouent sur deux tableaux : le libéralisme pour soudoyer les politiciens et rançonner les exploitants français, mais aussi le communisme, pour dissoudre le patriotisme des travailleurs dans la fiction d’une solidarité prolétarienne internationale. Pour sa part, l’enseignement du second le conforte dans la certitude que Sémites et Aryens se conduisent "tout autrement dans les mêmes circonstances, parce que leur nature est hétérogène et en grande partie irréductible".

Aussi Barrès se retrouve-t-il paré pour devenir l’intellectuel anti-intellectuel, c’est-à-dire l’antidreyfusard par excellence. Ses romans dits de l’"énergie nationale" - Les déracinés, L’appel du soldat, Leurs figures – mais aussi ses essais – en particulier Scènes et Doctrines du nationalisme – sans oublier ses discours et son journal s’occupent sans doute de l’aspect judiciaire de l’affaire. Cependant, la vraie question se situe pour lui à un autre niveau, résumé dans sa célèbre formule : "Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race".

Les Juifs ne sont pourtant pas les seuls à pâtir de sa phobie du corps étranger. Les travailleurs immigrés font eux aussi l’objet d’un procès en parasitisme. Dans son Étude pour la protection des ouvriers français, Barrès commence par mobiliser les statistiques de l’Office du travail pour justifier son appel à restreindre l’immigration: il affirme d’abord que l’importance des contingents d’immigrés se traduit par une augmentation substantielle du chômage et exerce une pression baissière sur les revenus des salariés nationaux ; il ajoute que leur présence sur le territoire s’avère onéreuse pour le trésor public ; il rappelle enfin que les ressortissants d’autres pays sont dispensés du service militaire et se révèlent par conséquent plus attractifs aux yeux des employeurs. À cet exposé censément factuel relatif au nombre et au coût des étrangers s’ajoute toutefois une argumentation culturaliste et racialiste : car non contents de prendre de la place et des ressources, se lamente Barrès, les allochtones altèrent la consistance de l’identité nationale – surtout lorsqu’au seul voisinage s’ajoutent les mariages mixtes – et précipitent la décadence du peuple français.

Semblable à l’antisémitisme qui dépeint les Juifs en capitalistes prédateurs et en collectivistes confiscateurs, la xénophobie barrésienne ne se laisse guère arrêter par les contradictions. Ainsi les travailleurs étrangers sont-ils tantôt jugés excessivement dociles, ce qui fait d’eux des proies faciles pour les patrons exploiteurs, et tantôt tenus pour naturellement insubordonnés, ce qui les pousse à la délinquance, à l’émeute ou à la fainéantise. En outre, quel que soit le reproche retenu, l’étiologie qui en est proposée pointe à son tour vers des causes antinomiques : les défauts prêtés aux étrangers peuvent être rapportés à leur culture d’origine – la grossièreté des Belges, l’agressivité des Italiens, la filouterie des Allemands – mais aussi au déracinement consécutif de leur émigration. Enfin, le danger qu’ils sont supposés présenter procède alternativement de leur propension à demeurer entre eux et de la mixité raciale dont ils sont les agents : dans un cas, le péril migratoire s’apparente à un kyste sur l’épiderme du corps social, dans l’autre, à une infection fauteuse de dégénérescence nationale.

Si contradictoires qu’ils paraissent, les griefs adressés à la main d’œuvre immigrée trouvent leur cohérence, tout comme la rhétorique antisémite, dans le contraste qu’ils offrent avec les vertus prêtées au peuple français. Les vitupérations contre les ouvriers étrangers font en effet ressortir l’image d’une population autochtone aussi travailleuse qu’éprise de justice – notamment quant à la juste rémunération de ses efforts – et aussi profondément attachée à ses racines que spontanément hospitalière – au point d’occulter que ses hôtes, qui ne partagent pas ses valeurs, ne s’installent chez elle que pour abuser de son innocence.

Durement affecté par la grâce puis par la réhabilitation de Dreyfus, Barrès va néanmoins retrouver son allant à mesure qu’approche le premier conflit mondial. Grand partisan de l’Union Sacrée puis du jusqu’auboutisme pendant la guerre, sa passion pour les combats, auxquels il n’a jamais participé, lui vaudra doux le surnom de "rossignol des carnages" - accordé par Romain Rolland. Son bellicisme – suivi par une adhésion enthousiaste aux clauses les plus dures pour le Traité de Versailles – le conduira à réviser un peu son antisémitisme : à défaut de l’incliner à la repentance, le nombre de juifs morts pour la France lui suggère qu’ils y ont peut-être leur place. Le fait que tant de rues portent encore le nom de Maurice Barrès – mais aussi que le centenaire de sa mort ait été inscrit sur la liste des Commémorations nationales – démontre que la France est un pays où Renaud Camus et Michel Houellebecq sont tout sauf des anomalies.

Oriana Fallaci

Oriana Fallaci

Personnification marquante de la droitisation rampante des milieux culturels au tournant du XXIe siècle, la journaliste et écrivaine italienne Oriana Fallaci est passée en quelques décennies d’une grand reporter reconnue et admirée dans les cercles libéraux à une pamphlétaire à l’affligeante islamophobie, dont les derniers écrits seront plus controversés mais non moins vendeurs dans la péninsule et le reste du monde.

Ayant grandi à Florence au sein d’une famille de tendance antifasciste, elle participe, encore jeune adolescente, à la Résistance. Elle s’engage très tôt dans un parcours journalistique qui lui garantira à vie un statut de femme courageuse et passionnée, notamment à la suite de ses déplacements sur les fronts de guerre. Si beaucoup la reconnaissent dans la silhouette qui fuit sous le feu des Vietcongs — photo devenue célèbre — ou pleurent son amant grec assassiné sous le régime des colonels et qu’elle a célébré dans son roman Un Homme, c’est paradoxalement en tant que reporter dans le monde musulman, du Liban au Pakistan, qu’elle avait conquis ses lettres de noblesse. Ses interviews pugnaces menées face à des dirigeants politiques de premier rang tels Sharon, Arafat, Meir, Khomeyni, Kissinger, ou Kadhafi ont également contribué à son succès médiatique retentissant.

À la suite des attentats du 11 septembre 2001, elle publie en l’espace de quelques années trois ouvrages incendiaires (La Rage et l’Orgueil en 2001 ; La Force de la Raison en 2004 ; et Entretien avec moi-mêmeL’Apocalypse en 2004) qui rapidement feront d’elle une figure de proue de l’internationale islamophobe, mouvance dont elle alimente la véhémence à force d’anathèmes xénophobes et de formules-chocs. Moins connue, sa fiction-polémique Inchallah, publiée en 1990, peignait déjà sans ambages un contraste manichéen entre un Eden démocratique, libéral, et pacifique, et la “menace” sectaire islamique. Dans la diatribe de Fallaci, la guerre civile au Liban, décrite comme un “conflit ethnique”, est déclenchée par l’arrivée soudaine et massive de Palestiniens renversant l’ordre établi “avec leur colère, leur douleur, leur argent”. Le racisme y est déjà prévisible et ordurier ; on y retrouve les métaphores familières de chiens errants et de rats qui se multiplient pour envahir la ville.

Les imprécations haineuses de La Rage et l’Orgueil, premier best-seller de l’écrivaine toscane, sont justifiées sur le dos des victimes d’Al-Qaïda à New York, alors que son second pamphlet, non moins bilieux malgré son titre, La Force de la Raison, est quant à lui dédié “aux morts de Madrid”. Dans ce conflit réchauffé entre civilisation et barbarie, les perspectives tracées par les romans de Fallaci restent identiques : durcissement des politiques migratoires et sursaut antagoniste de l’Occident chrétien. Fallaci adopte les thèses de la polémiste britannique Bat Ye’or sur Eurabia, annonçant la mort imminente de l’Europe sous invasion musulmane. Elle mêle également à ses raccourcis culturalistes des considérations pseudo-féministes, comme lorsqu’elle déclare qu’”Il y a quelque chose dans les hommes arabes qui dégoûte les femmes de goût”.

Exilée à New York à la fin de sa vie, Fallaci finit ses jours minée tant par la maladie que par les procès qui pleuvent sur elle en Italie et partout en Europe, ici pour insulte à une religion reconnue par l’État, là pour racisme, blasphème, ou instigation à la haine. Quelques heures après son décès, Forza Italia propose de lui dédier une rue ou une place florentine, mais pour une fois, le centre gauche oppose une fin de non-recevoir. Fallaci reste pourtant auréolée des plus hautes reconnaissances civiques et culturelles de son pays, remises aussi bien par la droite que par la gauche. Elle bénéficie en outre d’un traitement médiatique particulièrement favorable, portée qu’elle est par les deux principaux groupes de presse nationaux – RCS et Mondadori, possédé par Berlusconi, ainsi que par les chaînes de télévision appartenant à ce dernier, sans parler des canaux publiques qu’il contrôlait en tant que président du Conseil. Ces faveurs publicitaires lui permettent de vendre ses derniers opus à plusieurs millions d’exemplaires, et d’être reconnue comme une écrivaine de premier plan malgré la pauvreté de son imagination et de sa créativité.

Faisant consensus pour tout un pan de l’extrême droite, Oriana Fallaci s’en prend simultanément aux pacifistes, à la gauche italienne traitée de collaborationnisme, et à l’Eglise catholique, qu’elle juge trop laxiste face à la prolifération des minarets sur le Vieux Continent. Cela ne l’empêche pourtant pas de trouver, en tant “qu’athée chrétienne”, un allié rare voire une âme sœur en la personne du pape Benoît XVI. Celui-ci la reçoit à Castel Gandolfo en 2005 dans la foulée de l’envoyé des catholiques intégristes, le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, Mgr Bernard Fellay et d’autres théologiens contestataires. Son principal confident est également une personnalité cléricale, à savoir l’archevêque Salvatore Fisichella, président du Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, chargé de la résistance contre le recul du christianisme dans les pays occidentaux. En 2004, à l’occasion des cérémonies de Pâques, ce sont des militants racistes qui lisent des extraits du dernier brûlot de Fallaci sur le parvis de la cathédrale de Milan, face à l’archevêque de la ville qui célèbre le rite du lavage des pieds sur des travailleurs immigrés.


Moshe Dayan

Moshe Dayan

Pour les générations qui ont connu la Guerre froide, et en particulier chez les partisans d’Israël, Moshe Dayan (1915-1981) est un personnage iconique. L’un des premiers politiciens israéliens d’envergure à être né en Palestine, il rejoint la Haganah, l’organisation paramilitaire sioniste, dès l’âge de 14 ans, avant de s’engager dans l’armée britannique pendant la Seconde guerre mondiale.

De la déclaration d’indépendance jusqu’à sa mort, Moshe Dayan occupera de nombreux postes dans l’armée et le gouvernement : il sera notamment chef d’état-major de 1955 à 1958, ministre de l’Agriculture au début des années 1960, ministre de la Défense des gouvernements de Levi Eshkol pendant la Guerre des Six Jours et de Golda Meir pendant celle du Kippour, et enfin ministre des Affaires étrangères de Menahem Begin, entre 1977 et 1979, au moment de la négociation des accords de paix avec l’Égypte.

Fervent partisan de l’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem Est et de Gaza, Dayan milite, après 1967, pour une double stratégie de répression de la résistance et d’intégration des Palestiniens dans l’économie israélienne, notamment grâce à une large distribution des permis de travail.

Si le nom de Moshe Dayan a récemment fait un retour dans l’actualité, c’est en raison d’une célèbre oraison funèbre : le 30 avril 1956, celui qui officiait alors comme chef d’état-major de l’armée s’est rendu dans le kibboutz de Nahal Oz, à la frontière de la bande de Gaza, pour rendre hommage au kibboutznik Ro’i Rothberg, tué la veille par un réfugié palestinien revenu sur les lieux dont il avait été expulsé huit ans plus tôt.

Le discours de Moshe Dayan est demeuré célèbre en Israël, essentiellement parce qu’il invitait les Israéliens à ne jamais baisser la garde. Toutefois, c’est le fait que le kibboutz de Nahal Oz ait été l’un des lieux les plus violemment agressés par les miliciens du Hamas, le 7 octobre 2023, qui lui vaut d’être à nouveau commenté. Pour les avocats de la « riposte » israélienne, il s’agit de signifier que l’appel à l’intransigeante fermeté lancé par Moshe Dayan en 1956 est plus que jamais d’actualité. Mais de leur côté, les critiques de la campagne de destruction de Gaza insistent davantage sur deux autres aspects de l’allocution du célèbre général.

D’une part, lorsque Moshe Dayan prend la parole à Nahal Oz, son oraison commence comme suit : « Hier matin, Ro’i a été assassiné. Enivré par la sérénité de l’aube, il n’a pas vu ceux qui l’attendaient en embuscade à la lisière des labours. Mais ne jetons pas l’opprobre sur ses assassins. Pourquoi leur reprocher la haine brûlante qu’ils nous vouent ? Cela fait huit ans qu’ils vivent dans les camps de réfugiés de Gaza, alors que, sous leurs propres yeux, nous avons fait nôtres la terre et les villages dans lesquels eux et leurs ancêtres ont vécu.

Ce n’est pas aux Arabes de Gaza que nous devons demander de rendre compte du sang de Ro’i, mais à nous-mêmes. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser d’affronter notre destin et la mission de notre génération, dans toute leur cruauté ? »

D’autre part, comme le rappelle l’historien Omer Bartov, quand Moshe Dayan enregistre son oraison funèbre pour la radio israélienne le lendemain, on n’y trouvera plus aucune trace du passage sur les réfugiés et leurs bonnes raisons de vouer les colons aux gémonies1.


 1Omer Bartov, Un historien du génocide face à Israël, Orient XXI, 5 septembre 2004

Yosef Weitz

Yosef Weitz

Yosef Weitz (1890-1972) figure parmi les pères fondateurs de l’État d’Israël. Il quitte l’Ukraine pour la Palestine dès 1908 et prend la direction du Département des forêts au sein du Fonds National Juif en 1932. À ce titre, il organise l’achat des terres à leurs propriétaires arabes mais aussi l’expulsion des métayers qui y travaillaient. Ensuite, après la déclaration d’indépendance, Weitz pilote le comité chargé d’intensifier le processus de "transfert" des Palestiniens – notamment par le biais de la loi sur la propriété des absents qui permet aux Israéliens d’accaparer les biens des expulsés. Une fois les terres aux mains des nouveaux occupants, il joue un rôle majeur dans la mise en œuvre de l’appel à "faire fleurir le désert" lancé par le Premier ministre David Ben Gourion dès 1948. Présenté comme une prouesse extraordinaire, le développement agricole et arboricole d’Israël permet aussi à l’État hébreu d’effacer les traces du nettoyage ethnique qui l’a rendu possible.



Patrick Buchanan

Patrick Buchanan

Selon ses apologistes, Patrick Buchanan n’est ni raciste ni antisémite. Il tient simplement des propos racistes et antisémites. En tant qu’ancien rédacteur de discours et commentateur politique, Buchanan a certes eu recours aux mots pour gagner sa vie. Il serait toutefois injuste de suggérer que son racisme relève d’un rôle de composition destiné aux plateaux de télévision.

Au sujet des questions de race aux États-Unis, Richard Nixon, qui l’employait à l’époque, a résumé l’opinion de son conseiller politique par la formule “ségrégation pour toujours”. Quant aux juifs, les déclarations de Buchanan selon lesquelles Treblinka n’aurait pas été un camp d’extermination relève clairement de la négation de l’Holocauste – sans parler de ses propos élogieux à l'égard d'Hitler. Comme l’a fait remarquer le commentateur conservateur Charles Krauthammer, “ce qui est intéressant [avec Buchanan], c’est qu’il peut dire ce genre de choses et rester une figure nationale”.

Même ses partisans les plus fervents n’ont jamais prétendu que ses diatribes homophobes, xénophobes et sexistes ne reflétaient pas sa vraie nature. Au mieux, ils ont justifié ses sorties sur l’épidémie du SIDA – une revanche de la nature contre les pratiques homosexuelles –, l’immigration – une menace existentielle – et le rôle des femmes – “construire le nid” comme “Maman Oiseau” – par son obédience religieuse : ces opinions ne seraient pas tant les siennes que celles du Dieu qu’il vénère.

Né à Washington en 1938, Patrick Buchanan a été élevé dans une famille catholique traditionaliste. Son arrière-grand-père a combattu sous le général Robert E. Lee, et il reste un fier membre des Fils de Vétérans Confédérés. Bagarreur et harceleur dans sa jeunesse – ses voisins juifs étaient sa cible favorite – “Pat” finit par mûrir, fait ses études à l’école de journalisme de Columbia et commence sa carrière de journaliste au Saint-Louis Globe-Democrat.

En 1966, Buchanan est recruté par l’équipe de campagne de Richard Nixon pour rédiger les discours ciblant la base électorale conservatrice du candidat républicain. Entre autres prouesses, Buchanan forge alors l’expression “majorité silencieuse”. Après la victoire électorale, il devient assistant et rédacteur de discours à la Maison Blanche, conserve son poste jusqu’à la démission de Nixon lors de son second mandat, Fidèle à son patron jusqu’à la fin, il va même même jusqu’à exhorter le président à brûler les enregistrements du Watergate pour rester au pouvoir.

Lors de l’arrivée au pouvoir de Gerald Ford, la nouvelle administration envisage brièvement de nommer Buchanan ambassadeur des États-Unis en Afrique du Sud, le pays de l’apartheid. Toutefois, en raison de ses inclinations ségrégationnistes et de son enthousiasme excessif à l’idée d’obtenir le poste, le Département d’État finit par faire marche arrière. Temporairement retiré de la politique, Buchanan entame alors une longue et fructueuse carrière de commentateur dans les médias, d’abord à la radio NBC, puis à la télévision, où il rejoint successivement les émissions The McLaughlin Group diffusée sur NBC, puis Crossfire et The Capital Gang sur CNN. Dans ces émissions populaires, Buchanan tient le rôle du conservateur chargé de débattre avec un progressiste.

Le rhéteur de plateaux télévisés revient à la Maison Blanche en 1985 en tant que directeur de la communication de Ronald Reagan. Au cours de son mandat de deux ans, Buchanan joue un rôle clé dans l’organisation de la visite du président au cimetière allemand de Bitburg, où sont enterrés 48 membres de la Waffen SS. Tout en défendant la décision de l’administration face à l’indignation générale pendant ses journées de travail, le directeur de la communication utilise également son temps libre pour s’opposer à la déportation de criminels de guerre nazis présumés vers des pays du bloc de l’est. Pour Buchanan, honorer le sacrifice de la Wehrmacht et déjouer les plans des “chasseurs de nazis obsédés par la vengeance” sont les deux facettes d’une même mission – que son arrière-grand-père aurait sûrement approuvée.

Après avoir quitté l’administration Reagan et être retourné à ses activités de commentateur, Buchanan se sent plus libre de défendre ouvertement ses causes favorites. En 1989, par exemple, il rend un nouvel hommage à son ancêtre confédéré en écrivant une chronique sur l’affaire dite des “Central Park Five” : dans son article, il appelle à la pendaison publique d’au moins un des adolescents noirs accusés à tort d’avoir violé une joggeuse blanche.

À peu près à la même époque, Pat commence à encourager sa sœur Bay, qui a aussi travaillé pour l’administration Reagan, à poursuivre l’initiative “Buchanan for President” qu’elle a fondée. Le programme de la fratrie comportait deux volets.

Sur le plan intérieur, Buchanan fustige la politique d’ouverture des frontières prônée par l’aile globaliste du Parti républicain – ou au moins par les contributeurs des pages éditoriales du Wall Street Journal : l’immigration massive en provenance de pays non-européens, avertit-il, mettrait fatalement en péril le tissu culturel et moral des États-Unis.

En matière de politique étrangère, l’ancien rédacteur de discours soutient que la fin de la guerre froide devrait également marquer la fin de l’engagement militaire américain dans le monde entier. D’où son opposition farouche à la guerre du Golfe en 1990, qui l’a poussé à se présenter contre George H.W. Bush deux ans plus tard.

Lors des primaires républicaines de 1992, Buchanan se présente en tant que candidat paléoconservateur : il s’oppose au président sortant, qu’il accuse de poursuivre un agenda libéral et impérialiste. Selon Buchanan, Bush n’a pas seulement manqué d’honorer son engagement de ne mettre en place “aucune nouvelle taxe”, mais plus important encore, son administration n’a pas réussi à freiner l’immigration, à entraver l’accès des femmes à l’avortement et à supprimer les droits des homosexuels. Par ailleurs, ajoute-t-il, le lobby juif et ses relais néoconservateurs ont été autorisés à dicter les termes de la politique étrangère américaine.

Buchanan n’a pas remporté l’investiture, mais a tout de même obtenu près d’un quart des voix. À l’occasion de la convention républicaine, il a également délivré son célèbre discours sur la “guerre culturelle”, dans lequel il clame que l’Amérique est engagée dans une lutte décisive pour le salut de son âme, ayant le choix entre rester “le pays de Dieu”, ou s'enfoncer davantage dans la voie libérale et multiculturelle du déclin moral. Bien que certains commentateurs aient attribué la défaite républicaine à l'élection présidentielle à l'effet dissuasif de l'éloquence de Buchanan, le tribun paléoconservateur persistera. Après son retour à Crossfire, il crée une fondation appelée American Cause afin de se préparer pour sa prochaine candidature. Aux primaires de 1996, il se présente contre Bob Dole et est battu une nouvelle fois.

Après cette seconde tentative, Buchanan commence à désespérer du Parti républicain, qu’il quitte en 1999. L’année suivante, il est le candidat du Parti de la réforme. Alors que sa campagne échoue lamentablement, il joue involontairement un rôle décisif dans la victoire controversée de George W. Bush. À Palm Beach, en Floride, environ 2000 bulletins Al Gore, le candidat démocrate, lui ont été crédités par erreur. La Cour Suprême conservatrice ayant rejeté la demande de recomptage des voix formulée par Al Gore, son adversaire a été déclaré vainqueur en Floride, ce qui lui a octroyé suffisamment de grands électeurs pour devenir président.

Après 2000, Buchanan abandonne la course à la présidence et quitte CNN pour MSNBC, où il est l’un des rares éditorialistes à s’opposer à la décision de Bush d’envahir l’Irak. Il défend de plus en plus ouvertement ses causes préférées : dans l’une de ses chroniques, il déclare ainsi que le Royaume-Uni n’aurait pas dû déclarer la guerre à l’Allemagne nazie, tandis que dans son ouvrage Suicide of a Superpower, il déplore explicitement le déclin de la suprémacie blanc en Amérique. Malgré cela, ce n’est qu’en 2011 que MSNBC se décide à mettre fin à son contrat.

Cinq ans plus tard, Donald Trump remporte l’élection présidentielle, sur un programme qui fait largement écho à celui de Buchanan. Ce dernier a évidemment apporté son soutien au candidat MAGA, même si le succès de Trump a dû avoir un goût amer pour le vétéran de la guerre culturelle – qui a continué à écrire des articles, principalement pour VDARE, le site web du suprémaciste blanc Peter Brimelow, jusqu’en 2023.


En dépit des similitudes entre leurs programmes, l’étendue de l’influence réelle de Buchanan sur le 47ème président reste sujette à débat. Ce que sa carrière florissante révèle cependant, c’est que bien avant Trump, les médias grand public et l’establishment politique de Washington étaient déjà prêts à accueillir un ségrégationniste décomplexé et un sympathisant d’Hitler comme l’un des leurs.

Raphaël Lemkin

Raphaël Lemkin

Juriste juif polonais, diplômé de l’Université de Lwów – aujourd’hui Lviv en Ukraine —, Raphaël Lemkin (1900-1959), parvient à gagner la Suède, puis les États-Unis, après l’invasion de la Pologne par Hitler. Pendant la guerre, il forge le concept de génocide – initialement afin d’ériger en crime spécifique les meurtres de masses commis par des États – et joue ensuite un rôle crucial dans l’élaboration de sa définition juridique, telle qu’elle figurera dans la Convention de 1948.

Dès le début des années 1920, Lemkin se penche sur la destruction systématique du peuple arménien qui accompagne la chute de l’empire Ottoman. Puis, deux décennies plus tard, il est l’un des premiers juristes à percevoir le caractère spécifique du sort réservé aux Juifs d’Europe mais aussi à élargir le champ des crimes qui le préoccupent au traitement infligé à certains peuples slaves par les occupants nazis pendant la Seconde guerre mondiale.

Moins restrictive que la formulation qui prévaudra dans la Convention onusienne, la caractérisation du génocide qu’il propose dans son texte de 1943, Axis Rule in Occupied Europe1,évoque "un plan coordonné de différentes actions visant à la destruction de fondements essentiels de la vie de groupes nationaux, dans le but d’exterminer les groupes eux-mêmes. Un tel plan aurait pour objectifs la désintégration des institutions politiques et sociales, de la culture, de la langue, des sentiments nationaux, de la religion et de la vie économique de groupes nationaux, ainsi que la suppression de la sécurité personnelle, de la liberté, de la santé, de la dignité, voire de la vie des personnes appartenant à ces groupes. Le génocide vise le groupe national en tant qu’entité, et les actions en question sont dirigées contre des individus, non pas ès qualité, mais en tant que membre du groupe national."


1Raphael LEMKIN, Axis rule in occupied Europe: laws of occupation, analysis of government, proposals for redress, Washington, Carnegie Endowment for International Peace, Division of International Law, 1944, p. 79.



Francesca Albanese

Francesca Albanese

Avocate spécialisée en droit international, Francesca Albanese est une universitaire italienne affiliée à l'université de Georgetown, à Washington, et à l'organisation jordanienne Arab Renaissance for Democracy and Development. Rapporteure spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens depuis 2022, son mandat de trois ans a été renouvelé en 2025.

Depuis son premier rapport, qui appelait à agir pour mettre fin à l'occupation coloniale israélienne et au régime d'apartheid, notamment par le biais de boycotts et de sanctions, Francesca Albanese a été la cible de nombreuses campagnes de diffamation, ainsi que de tentatives de délégitimation auprès des Nations Unies.

Son dernier rapport, présenté en mars 2024 au Conseil des droits de l'Homme des Nations unies à Genève, expose des preuves détaillées de la mise en œuvre intentionnelle par Israël d'au moins trois formes d’actes génocidaires à l'encontre des Palestiniens. Elle enquête depuis lors sur l'expérimentation par Israël de nouvelles technologies militaires, tels que les drones quadcoptères télécommandés, les armes létales autonomes et les robots tueurs.

Tucker Carlson

Tucker Carlson

Né en 1969 à San Francisco, Tucker Carlson entame une carrière de journaliste au Weekly Standard en 1995, après avoir vainement tenté de se faire enrôler par la CIA. Davantage porté vers la télévision que vers l’écrit – même s’il est l’auteur de trois livres – il rejoint CNN en 2001, où il devient l’un des éditorialistes conservateurs de référence, notamment dans l’émission de débats Crossfire. Évincé en 2005, il passe par la chaîne rivale MSNBC, avant de devenir l’une des figures de proue de la chaîne de désinformation Fox News, de 2009 à 2023.

Si son appartenance à la droite radicale est avérée depuis ses débuts dans la profession, son orientation idéologique va néanmoins connaître trois points d’inflexion importants1. D’abord, dès 2004, il revient sur son soutien à l’invasion de l’Irak et récuse plus généralement le bien-fondé des "changements de régimes" prônés par les néoconservateurs. Ensuite, lorsque le krach financier engendre la Grande Récession de 2009, le néolibéral aux penchants libertariens se réinvente en populiste préoccupé par l’emploi des travailleurs américains et la désindustrialisation de leur pays – même s’il tient l’immigration et l’assistanat pour les principaux responsables de la crise. Enfin, après avoir trouvé en Donald Trump le dépositaire idéal de ses nouvelles convictions, Carlson s’impose progressivement comme l’un des plus intransigeants porte-voix de la doctrine MAGA – au point d’être banni de Fox News pour avoir reproché à ses employeurs de s’être désolidarisés du 45e président après l’assaut du Capitole en janvier 2021.

Or, une fois son émission rapatriée sur X, en 2023, et davantage encore depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, l’éditorialiste converti en influenceur se distingue par une ligne qu’on pourrait qualifier de néo-paléoconservatrice, tant elle réactualise les thématiques les plus chères à Sam Francis et à Patrick Buchanan. À l’instar du chef de l’État et de ses sbires les plus virulents, Carlson consacre une bonne partie de son temps de parole à la stigmatisation des travailleurs immigrés et des étatsuniens racisés – évoquant volontiers la menace imminente du "grand remplacement" – ainsi qu’aux harangues contre les femmes rétives au patriarcat et les minorités sexuelles – qu’il préconise de châtier sans attendre leur damnation éternelle. En revanche, il n’hésite pas à s’écarter de la ligne officielle de l’administration lorsqu’il énonce clairement ce qui, après tout, devrait tomber sous le sens, à savoir que le suprémacisme blanc et chrétien dont "America First" est le nom n’a pas à inclure les juifs parmi les siens, et pas davantage à considérer les intérêts israéliens comme une question de sécurité nationale.

Pour bien marquer l’importance qu’il confère à ces deux points de doctrine, Tucker Carlson ne s’est pas contenté de vitupérer contre la participation des États-Unis à l’agression de l’Iran ni de manifester sa détestation du sionisme chrétien cher à la vieille garde évangélique – mais qu’il n’hésite pas à qualifier d’oxymore et d’hérésie. Jugeant que la génération montante des militants MAGA est prête à entendre le message naguère porté par Patrick Buchanan, il passe de plus en plus de temps à dénoncer l’emprise du lobby sioniste – et les crimes commis par l’armée israélienne à Gaza – dans des termes aussi durs que ceux qui valent à des défenseurs de la cause palestinienne d’être déportés ou de perdre leur emploi – il a notamment interviewé Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens, alors même qu’elle est sanctionnée par l’administration Trump et interdite de séjour aux États-Unis.

Parallèlement, sa conviction qu’une portion substantielle des zélotes du président brûlent de répudier Israël pour mieux renouer avec l’antisémitisme traditionnel le conduit à recevoir des personnages particulièrement sulfureux : son émission a notamment accueilli l’historien amateur Darryl Cooper, connu pour imputer la responsabilité de la Seconde Guerre Mondiale à Winston Churchill et celle de la Shoah à une mauvaise gestion des camps, ainsi que le streamer Nick Fuentes, qui invite ses nombreux admirateurs à se défaire de la culpabilité dont la "juiverie internationale" (sic) se servirait depuis 1945 pour maintenir les chrétiens blancs sous sa coupe.

Dira-t-on que Carlson et ses truculents invités ne sont que des histrions dépourvus de relais au cœur de l’administration ? Si les Groypers – nom donné aux nazis et autres incels qui assurent la popularité de Fuentes sur la toile – demeurent jusqu’ici en lisière des cercles de pouvoir, il n’en va certainement pas de même pour l’ancien produit d’appel de Fox News. Car le créateur de Tucker on X est de tous les grands événements où les proches de Trump se réunissent autour de leur guide – de l’inauguration du second mandat à la cérémonie funèbre en l’honneur de Charlie Kirk – et, à chaque fois, ses interventions figurent parmi les moments attendus, du côté des médias comme chez les fidèles. Par ailleurs, Carlson peut se flatter d’avoir été le premier journaliste américain, pour autant qu’il puisse être désigné de la sorte, à interviewer Vladimir Poutine au Kremlin après l’invasion de l’Ukraine. Il figure également parmi les interlocuteurs préférés de Viktor Orbán – à la gloire duquel il a produit un documentaire intitulé Hungary vs. Soros – ainsi que du président salvadorien Nayib Bukele, dont les prisons regorgent de travailleurs migrants déportés par l’administration Trump.

Enfin, et surtout, cet électron libre mais bien en cour s’est depuis plusieurs années rapproché de J. D. Vance : son propre fils s’occupe de la communication du vice-président, et on raconte que c’est lui qui a convaincu Trump de prendre le sénateur de l’Ohio comme colistier2. Or les ressorts de la proximité entre les deux hommes ne sont pas moins politiques que personnels. Vance se réclame en effet du catholicisme postlibéral, soit du courant de pensée non seulement le plus radical au sein de la droite religieuse – en termes de privilèges de l’exécutif et d’objection à la séparation des Églises et de l’État –, mais aussi le plus rétif au sionisme chrétien. Lors de son entretien avec Fuentes, Carlson n’a d’ailleurs pas manqué de souligner que si les néoconservateurs demeuraient influents au Sénat et au Département d’État, pour sa part, le vice-président était un sincère partisan d’"America First". Aussi l’éditorialiste gageait-il que s’il se présentait à l’investiture républicaine en 2028, Vance serait le candidat le plus à même de libérer la politique étrangère des États-Unis du joug israélien.


1 Voir la récente biographie de Jason Zengerle, Hated by All the Right People. Tucker Carlson and the Unraveling of the Conservative Mind, Penguin Random House, 2026.

2 Voir Jonathan Swan et Maggie Haberman, « How Tucker Carlson helped sell J.D. Vance as Trump’s Running Mate », The New York Times, 16 juillet 2024.



Dominique Venner

Dominique Venner

Dominique Venner est un personnage important pour comprendre les mutations de l’idéologie et du militantisme d’extrême-droite en France dans la seconde moitié du XXe siècle. Il connaît une carrière particulièrement longue dans ce milieu : d’abord militant violent évoluant au sein de groupuscules, il se convertira à l’activité politique légale et institutionnelle, avant de se dédier à l’activité d’“historien” et de publier des dizaines d’ouvrages qui ont constitué une colonne vertébrale idéologique à la “nouvelle droite”. Il a largement participé à organiser la transition entre l’extrême droite issue de la première moitié du XXe siècle, concentrée sur l’anticommunisme, l’antisémitisme et la défense de l’empire colonial français, à l’extrême droite qui nous est familière aujourd’hui, obsédée par la question identitaire, l’immigration et l’islamophobie.

Grâce à son autobiographie Le cœur rebelle, publiée en 1994, on connaît la vie de Venner dans un grand détail. Né en 1935 à Paris dans une famille bourgeoise, Dominique Venner est le fils de Charles Venner, architecte d’églises et de chapelles engagé au sein du Parti populaire de France de Jacques Doriot, connu pour avoir été l’un des principaux partis à collaborer sous l’Occupation. Dans cette famille de cinq enfants correspondant parfaitement au modèle familial pétainiste, Dominique Venner grandit frustré de l’immobilisme du parti de son père. Dès le lycée, il rejette la “droite bourgeoise” et s’intéresse aux milieux d’extrême droite. À 18 ans, au grand dam de son père, il s’engage dans l’armée pour un contrat de deux ans. Il est envoyé en Algérie de 1954 à 1956 en tant qu’officier et dirige une équipe de militaires. À vingt ans dans les Aurès, il s’adapte avec facilité aux techniques de guérilla violentes employées par les militaires français pour traquer les militants du FLN et terroriser la population algérienne. Il couvre les actes de terrorisme commis par les hommes sous ses ordres et en commet en quasi impunité — une enquête finira par être ouverte, à propos d’un incendie qu’ils ont déclenché lors de la visite d’une ferme. Il écrira en ces termes sur ses années en Algérie : “Nous combattions pour garder notre bien, pour conserver une terre acquise par le droit de conquête, de sang, de sueur et de colonisation. Nous combattions pour défendre sur cette terre nos berceaux et nos cimetières. Nous combattions pour protéger les nôtres en danger”.

Lors d’une permission à Paris en 1955, il prend connaissance de l’existence du groupuscule d’extrême droite Jeune Nation et les rejoint dès son retour d’Algérie. Dans ce mouvement composé principalement d’étudiants, Venner peut partager avec ses camarades sa volonté farouche de protéger l’empire français, et son mépris pour ses supérieurs dans l’armée en Algérie, qu’il considérait lâches. Jeune Nation sera la matrice d’une grande partie des organisations et partis d’extrême droite qui l’ont suivi : la Fédération des étudiants nationalistes, Europe-Action, le Groupe union défense (GUD)… Constitué en 1949 et populaire à partir de 1954, Jeune Nation prend pour ennemis tous ceux que ses militants considèrent comme des opposants à la cause nationale : les communistes dont les velléités d’effacer les frontières sont en totale opposition avec la défense de l’empire français, les partisans de l’indépendance de l’Algérie, et les élites technocrates et financières — décrites dans des termes antisémites — qui n’en feraient pas assez pour préserver la grandeur de l’empire. Suprémacistes, ses militants rêvent d’une nation blanche, sans communistes, sans femmes au travail, sans démocratie. Dominique Venner se démarque rapidement au sein du groupuscule et devient le bras droit de Pierre Sidos, cofondateur et dirigeant de Jeune Nation. Il ajoute au programme de formation des militants ses recommandations personnelles de lectures (Georges Sorel, Nietzsche), et prend la tête d’actions clandestines violentes. Pour les militants, appartenir à un mouvement de jeunes d’extrême droite est synonyme d’aller tabasser leurs ennemis politiques.

Ainsi, le 7 novembre 1956, Venner et ses camarades de Jeune Nation se joignent à un rassemblement sous l’Arc de Triomphe dont le mot d’ordre était de soutenir l’insurrection de Budapest et critiquer les chars soviétiques ayant écrasé les révoltes. Scandant des slogans anticommunistes, ils réussissent à motiver la foule à se diriger vers le siège du Parti communiste (PC). Venner en tête, certains entrent dans le bâtiment, le saccagent et provoquent un début d’incendie. Évacués par les pompiers, ils se dirigent alors vers le bureau du journal L’Humanité, pas très loin de là, où les attendent des militants du PC. Trente blessés seront hospitalisés, dont trois personnes dans un état grave. Jeune Nation provoquera d’autres altercations de ce type, dont la médiatisation leur fait gagner des adhérents.

Le 15 mai 1958, le gouvernement Pflimlin — constitué dans la nuit du 13 au 14 mai, après le putsch d’Alger organisé par des personnalités pro-Algérie française dont le but était de mettre fin à la IVè République et de placer au pouvoir l’armée partisane de l’Algérie française — dissout Jeune Nation dans une tentative d’apaiser la situation en France vis-à-vis de la guerre d’Algérie. Dominique Venner est incarcéré à la prison de la Santé pour trois semaines. Dès sa sortie, Pierre Sidos et lui reconstituent la faction sous le nom de “Parti nationaliste”, dont le congrès constitutif a lieu le 6 février 1959 —un clin d’œil à la violente manifestation d’extrême droite du 6 février 1934. La constitution de ce nouveau groupuscule est invalidée sept jours plus tard, et les co-fondateurs sont inculpés pour reconstitution de ligue dissoute. Venner fait profil bas pour éviter d’être interpellé. Ce sera finalement pour avoir agressé quatre étudiants martiniquais avec des camarades près de la Gare du Nord à Paris qu’il sera arrêté. Il retourne pour trois mois à la prison de la Santé et est déchu de ses droits civiques pendant cinq ans.

Son séjour en prison ne démotive pas Venner. Dès sa sortie, il se relance dans l’activité politique. Après l’allocution de De Gaulle en faveur de l’autodétermination des Algériens le 16 septembre 1959, il soutient la réaction des partisans de l’Algérie française, qui ont formé des barricades insurrectionnelles à Alger du 24 janvier au 1er février 1960. Venner organise des manifestations à Paris, ce qui lui vaut l’émission d’un nouveau mandat d’arrêt à son encontre. Cela ne l’empêche pas de prendre part aux activités de l’OAS-Métropole, branche hexagonale de l’Organisation Armée Secrète, groupe terroriste formé par des invétérés de l’Algérie française en février 1961 en réaction au référendum du 8 janvier 1961 où 75% des votants se déclarent en faveur de l’autodétermination de l’Algérie. Il essaie d’organiser un putsch pour marcher sur l’Élysée. Il prévoit tout : il contacte des militaires médaillés pro-Algérie française — qui se désisteront —, et envisage l’utilisation de camions mitrailleurs. Il n’aura pas le temps de mettre son putsch à exécution : le 19 avril 1961, il est arrêté pour atteinte à la sûreté de l’État et reconstitution de ligues dissoutes. Il retourne à la prison de la Santé pour la troisième fois, pour un an et demi cette fois, à tout juste 26 ans.

Ce passage en prison est décisif pour Venner. Trois jours après son arrestation, le 22 avril 1961, la tentative de putsch des généraux s’opposant à la politique gaulliste d’autodétermination échoue à Alger. Dominique Venner fulmine. Depuis la prison, il entend des échos des actions de l’OAS, dont les rangs ont grossi, mais désapprouve leurs méthodes. Durant sa peine, inspiré par l’échec du putsch, il écrit “Pour une critique positive”, texte qu’il réussira à exfiltrer et qui circulera sous le manteau parmi ses anciens camarades de Jeune Nation. Version d’extrême droite du Que faire ? de Lénine, ce manifeste remet en cause l’efficacité de l’action clandestine, modalité principale d’action des militants nationalistes depuis une dizaine d’années. Il écrit notamment : “Les ‘nationaux’ qui utilisèrent le mot ‘révolution’ sans en connaître la signification croient au ‘sursaut national’ spontané ! […] Ils ne conçoivent pas la nécessité d’éduquer des partisans au moyen d’une doctrine juste expliquant les causes de la décadence occidentale, proposant une solution et servant de gouvernail à la pensée dans l’action”. Selon lui, les programmes des nationalistes sont dépassés et leur “arsenal politique date d’un demi-siècle”. Il estime qu’ils doivent se défaire de l’obsession de l’empire et de la nostalgie pour Vichy, réactualiser la liste de leurs ennemis et repenser leur stratégie. Il propose ainsi un tournant idéologique pour l’extrême droite. Mener des actions clandestines de choc et isolées pour déclencher une insurrection, en espérant que l’armée se manifeste pour les soutenir, indigne la population plutôt que de la rallier à leur cause, comme l’a illustré le 22 avril 1961. Il préconise la construction d’une “référence idéologique commune” pour assurer l’unité des mouvements à l’extrême droite. Pour Venner, “[l]a révolution n’est pas l’acte de la violence qui parfois accompagne une destitution de pouvoir. Ce n’est pas non plus un simple changement d’institutions ou de clan politique. La révolution est moins la prise du pouvoir que son utilisation pour la construction de la nouvelle société”. Il énonce les premiers principes de cette “nouvelle théorie révolutionnaire” : les élites capitalistes ne respectent pas le “sort des communautés nationales” et elles devront être remplacées par une élite révolutionnaire ; il ne faut plus réfléchir en termes de nation mais de “civilisation européenne”, pour avoir la puissance de tenir tête à l’Union soviétique et “assurer [la] mission civilisatrice” ; il faut repenser les organisations militantes et écarter les notables qui ne pensent qu’à rester proches du pouvoir ; enfin, en plus de gagner l’opinion populaire, les militants devront infiltrer le pouvoir “par l’intérieur”. Il conseille aux militants de se concentrer sur la diffusion de cette doctrine, sans laquelle la révolution nationaliste n’est pas possible, dans la société civile et dans l’arène politique. Pour que la prise de pouvoir soit possible, l’extrême droite doit faire adopter ses valeurs à la population.

Lorsqu’il sort de prison en octobre 1962, sept mois après la signature des accords d’Évian qui mettent fin à la guerre d’Algérie et à la présence coloniale française, Venner retourne parmi ses anciens camarades, rassemblés alors au sein de la Fédération des étudiants nationalistes, dont il prend la tête. Pour commencer l’opération de propagande, il fonde la revue Europe-Action en janvier 1963. Comme son nom l’indique, la revue vise à donner un tournant européiste à la doctrine de l’extrême droite. Il y écrit abondamment, constituant la colonne vertébrale de la nouvelle idéologie de cette frange politique. Il signe la brochure “Qu’est-ce que le nationalisme” écrite avec ses camarades d’Europe-Action et publiée en 1963, dans laquelle il réitère et étoffe les positions qu’il avait introduites dans “Pour une critique positive” sur la nécessité de changer le répertoire d’action de l’extrême droite. Il introduit des nouveautés par rapport aux discours traditionnels, concentré sur l’antisémitisme et l’anticommunisme, qui restent toutefois présents. Il reprend au militant nazi René Binet l’idée que la civilisation européenne millénaire courrait le péril d’être détruite par les étrangers arrivant sur le territoire — idée qui sera plus largement popularisée par Renaud Camus bien plus tard sous le nom de « grand remplacement ». Cette civilisation européenne ne se limiterait pas, selon Venner, aux frontières géographiques du continent mais engloberait également les lieux où des Blancs ont installé des colonies de peuplement, comme l’Afrique du Sud, les États-Unis et autres. À la différence de “Pour une critique positive”, “Qu’est-ce que le nationalisme” ajoute au culte de la “civilisation européenne” l’idée qu’il faut défendre la “race blanche” qu’il considère supérieure. Il participe à diffuser des théories eugénistes pseudo-scientifiques sous le nom de “réalisme biologique”. Le tournant du discours de l’extrême droite vers la direction qu’il maintient encore aujourd’hui est ainsi opérée sous l’égide de Dominique Venner, tête pensante de la revue de 1963 à 1967.

En parallèle se forme un groupe, les Volontaires d’Europe-Action, constitué de militants de Jeune Nation et de la Fédération des étudiants nationalistes, mais aussi d’anciens militants de la précédente génération qui oeuvraient déjà alors que Venner et ses pairs étaient enfants : des ex-SS français, à l’instar de Saint-Loup, Jean Castrillo et Pierre Bousquet, et des ex-collaborationnistes tels qu’Henry Coston, Jacques Ploncard et Saint-Paulien. Pour améliorer la visibilité du mouvement, Europe-Action ouvre une librairie dans le VIème arrondissement de Paris. Surtout, suivant le manifeste de Venner, Europe-Action se lance dès décembre 1963 dans une campagne officielle visant à intégrer le système politique, en soutenant le candidat Jean-Louis Tixier-Vignancour à l’élection présidentielle de 1965. Venner rencontre Jean-Marie Le Pen, directeur de la campagne, et ensemble ils sont chargés du groupe de travail dédié à la propagande anti-immigration. Tixier-Vignancour ne rassemble que 5,2% des voix. Pour assurer la présence de l’extrême droite au prochain scrutin, les élections législatives de 1967, Venner crée un parti, le Rassemblement européen de la liberté. Face à un second échec — les candidats présentés par le parti ne récoltent même pas 30 000 voix au total —, Venner se retire de la scène politique institutionnelle. Il continue à fréquenter les milieux d’extrême droite dans lesquels il reste une figure majeure. En 1968, il cofonde avec quarante autres militants le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), qui regroupe les partisans de Venner issus d’Europe-Action et des autres groupuscules auxquels il a participé. L’objectif des “grécistes” est de faire avancer les idées racistes, suprémacistes, islamophobes et xénophobes sur la scène culturelle et politique par le biais de journalistes, d’universitaires et d’écrivains. Des « grécistes » sont notamment présents dans les rédactions du Figaro Magazine jusqu’au début des années 1980, permettant une large diffusion de leur vision du monde et de leur idéologie.

À partir de 1968, Venner se consacre ainsi à plein temps à la “métapolitique” — terme consacré dans les milieux d’extrême droite pour désigner cette conquête culturelle des valeurs. Il s’autoproclame “historien” et continue son opération de propagande idéologique depuis sa maison en Normandie, où il peut écrire et chasser, ses deux activités de prédilection. De 1972 à 2000, il écrit 25 livres sur les différents types d’armes et sur la chasse. En parallèle, il publie presque autant d’essais historiques dans lesquels il révise l’histoire pour qu’elle corresponde à ses théories suprémacistes. Il décrit les militants d’extrême droite et les acteurs de la collaboration sous un jour avantageux, notamment dans son Histoire de la Collaboration (2000). Sous cette nouvelle étiquette respectable d’historien, Venner refonde son image publique en faisant oublier ses années de militantisme violent et clandestin, pour se présenter comme un intellectuel dont les propos sont justifiés par la supposée scientificité de ses méthodes. Il crée de nouvelles revues, Enquête sur l’histoire (1991-1999) et La Nouvelle Revue d’Histoire (2002-2017). Ses publications continuent d’être populaires dans les milieux d’extrême droite, et servent de bibliographie pour la formation idéologique des nouvelles générations de militants. Elles participent largement à mettre les obsessions identitaires à l’agenda politique de l’extrême droite.

En 2009, il ouvre un blog à son nom. C’est là qu’il publie ses opinions sur l’actualité politique. En 2013, il s’engage vivement pour la Manif pour tous, mouvement opposé au projet de loi du “mariage pour tous” visant à autoriser le mariage aux couples de même sexe. La Manif pour tous organise de grandes manifestations homophobes sur tout le territoire. Selon Venner, ce projet de loi était “l’un de ces projets pervers par lesquels les fanatiques de la déconstruction et de la mondialisation veulent détruire les dernières charpentes qui structurent les sociétés européennes”. C’est sur l’autel de cette lutte — et celui de Notre-Dame de Paris — que Dominique Venner offrira sa vie en pseudo-martyr le 21 mai 2013, quatre jours après l’adoption de la loi du mariage pour tous. À tout juste 78 ans, il se tire une balle dans la bouche au milieu du chœur de la cathédrale, le genou droit dramatiquement à terre. Il choisit Notre-Dame non pas parce qu’il serait religieux — l’idéologie qu’il défend est anticléricale —, mais parce qu’elle a été construite sur un ancien temple païen. Dans Le choc de l’histoire, publié en 2011, il affiche son admiration pour les suicides idéologiques, et son texte “La manif du 26 mai et Heidegger”, publié le 21 mai 2013 sur son blog, sonne comme le testament qu’il laisse à ses camarades militants. Il déplore l’adoption du mariage homosexuel mais se réjouit sombrement que lorsque la France sera “tombée au pouvoir des islamistes”, ceux-ci l’aboliront sûrement “non pour nous faire plaisir, on s’en doute, mais parce qu’[il] est contraire à la charia”. Il affirme la “réalité” du “grand remplacement”, qui est selon lui “un péril autrement catastrophique pour l’avenir”, et termine en présageant son suicide et appelant ses camarades à “authentifier [leurs paroles] par des actes” : “Il faudra certainement des gestes nouveaux, spectaculaires et symboliques pour ébranler les somnolences, secouer les consciences anesthésiées et réveiller la mémoire de nos origines”.

Plus tôt dans la même journée, il avait déjeuné avec trois de ses camarades, Philippe Conrad, Bernard Lugan et Jean-Yves Le Gallou, à qui il annonce qu’il va se suicider dans l’après-midi. Il leur demande de fonder, dans sa postérité, l’Institut Iliade (Institut pour la longue mémoire européenne), qui organise depuis 2014 des colloques rassemblant un grand nombre de responsables d’extrême droite français et européens ainsi que des formations visant à produire des cadres de l’extrême droite. Sa stratégie de militantisme culturel, adoptée par Marine Le Pen dans le but de dédiaboliser le Rassemblement national, a malheureusement porté ses fruits.


Sources

Dominique Venner, Le cœur rebelle, Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2014.

Blog https://www.dominiquevenner.fr

Dominique Venner, 60 ans d’extrême droite française”, récit documentaire de Sylvie Fagnart dans “Affaires sensibles”, France Inter, 18 mars 2024.

Dominique Venner et le renouvellement du racisme”, par Stéphane François et Nicolas Lebourg, Fragments sur les temps présents, 23 mai 2013.


Friedrich Ratzel

Friedrich Ratzel

Friedrich Ratzel (1844–1904) est un géographe et zoologiste allemand qui a exercé une influence considérable sur la conception de la géopolitique dans son pays au tournant du 20ème siècle. Adepte fervent du darwinisme social, il élabore un certain nombre de concepts biologiques pour le moins douteux, censés rapporter les différences de développement entre les États à leurs besoins d’expansion territoriale. Les thèses de Ratzel vont donner son élan à la notion d’"espace vital", le Lebensraum cher aux nazis : ceux-ci partagent en effet la conviction de Ratzel qu’une nation forte et aspirant à l’auto-suffisance a besoin d’un espace suffisamment ample et de ressources assez abondantes pour assurer la sécurité physique, le développement économique, la croissance démographique et l’épanouissement culturel de sa population. Aussi ses dirigeants sont-ils fondés à contrôler, à exploiter voire même à conquérir leur voisinage afin d’offrir à leur peuple le destin qui lui a été promis. Quatre-vingts ans après la défaite d’Hitler, l’espace vital selon Ratzel n’est pas sans connaître une nouvelle jeunesse, notamment chez les partisans d’un "monde russe" étendu à l’Ukraine, de l’absorption des territoires palestiniens dans la "terre d’Israël" voire d’une Amérique agrandie jusqu’au Groenland, au Panama et même au Canada.

Clyde Snow

Clyde Snow

Être mort n’est pas un problème, c’est mourir qui en est un”. Si Clyde Snow avait coutume de prononcer ces mots, c’est que les corps qu’il autopsiait gisaient au fond de charniers. Auditeur expert de ces témoins muets, le médecin légiste et anthropologue américain reconstituait le récit de leurs dernières heures en documentant les traces de sévices, torture, passage à tabac ou d’exécution gravées dans leurs os. Avant de mettre un nom sur ces corps, et de leur rendre une dignité.

L’anthropologie médico-légale a connu ses prémices en 1865, quand Clara Barton a été missionnée par Abraham Lincoln pour identifier les soldats inconnus tombés sur le champ de bataille lors de la Guerre de Sécession. En 1984, la discipline prend une nouvelle dimension. L’expertise de Clyde Snow est alors requise en Argentine, où il ne s’agit plus uniquement de restituer leur identité à des restes humains, mais de parvenir à prouver, par le biais de leur étude anthropométrique, la “guerre sale” menée de 1976 à 1983 par la dictature militaire du général Videla.

Clyde Snow accepte la mission avec enthousiasme, y voyant une nouvelle application importante de l’anthropologie médico-légale : documenter les violations des droits de l’Homme. Il se rend alors sur les charniers où les escadrons de la mort ont entassé une partie des 30.000 desaparecidos. Impacts de balles et fractures perimortem sont autant de preuves que l’anthropologue présentera au procès des généraux argentins responsables de ces massacres, conduisant à la condamnation de cinq d’entre eux.

En Croatie, il a découvert les restes de 200 patients et personnels hospitaliers exécutés par des soldats. Au Salvador, les squelettes de 136 enfants et nourrissons mitraillés par des escadrons de l’armée. Aux Philippines, en Bolivie, en Ethiopie, au Guatemala, au Rwanda, au Chili… De par le monde, Clyde Snow a excavé des corps de fosses communes et apporté les preuves d’atrocités commises par des gouvernements, des régimes dictatoriaux, des généraux, afin que les responsables soient traduits en justice. C’est ainsi que, figurant parmi les témoins principaux au procès de Saddam Hussein pour génocide contre l’ethnie kurde, en 2007, l’anthropologue a exposé dans les moindres détails, durant 4 heures à la barre, les preuves médico-légales d’utilisation de gaz sarin ou d’exécutions sommaires.

Membre de la Commission des droits de l’Homme des Nations Unies, Clyde Snow est le père d’un mouvement qui a mis l’anthropologie médico-légale au service des campagnes de défense des droits humains contre le génocide, les massacres, les crimes de guerre. Dans plus de 20 pays, il a formé scientifiquement, mais aussi psychologiquement, des experts aux techniques d’excavation propres à préserver les preuves, à l’identification de restes humains en situation de conflit et à la reconstitution des conditions de leur mort.

Les os ne mentent jamais et n’oublient rien, disait Clyde Snow, “leur témoignage est silencieux, mais très éloquent”.

Ghassan Abu-Sittah

Ghassan Abu-Sittah

Ghassan Abu-Sittah est un chirurgien britannico-palestinien qui intervient régulièrement dans des situations de conflit et de crise, notamment en Palestine où il est venu pour la première fois en tant qu'étudiant en médecine durant la Première Intifada. S’il n’y est pas né, c’est que sa famille a été contrainte à l’exil. D’abord expulsée de ses terres pendant la Nakba, puis réfugiée dans la bande de Gaza, elle a fini par fuir vers le Koweït avant de s’installer au Royaume-Uni.

Dans l'urgence d'octobre 2023, Ghassan Abu-Sittah se rend immédiatement à Gaza pour se porter volontaire auprès de Médecins sans frontières, pratiquant de nombreuses amputations et autres interventions dans les hôpitaux al-Shifa, al-Awda et al-Ahli. Ce dernier a été la cible d'une première attaque israélienne dès le 17 octobre, tuant et blessant des centaines de civils, et alors que le chirurgien y pratiquait une opération.

Fort de son expérience des blessures dévastatrices, notamment des brûlures causées par le phosphore blanc, il a apporté son soutien à de multiples enquêtes sur les crimes de guerre. Depuis, Ghassan Abu-Sittah a été victime de multiples tentatives visant à le réduire au silence et à suspendre sa licence médicale. En avril 2024, l'Allemagne lui a refusé l’obtention d’un visa d’un an, lui interdisant ainsi l’accès à l'ensemble de l'espace Schengen.

Candace Owens

Candace Owens

Figure de proue de l’extrême-droite médiatique américaine, Candace Owens est une commentatrice incendiaire de 36 ans au conspirationnisme débridé. Sur YouTube, Instagram et X, elle comptabilise à chaque fois quelque six millions d’abonnés, et son influence ne cesse de grandir. Des centaines de milliers de personnes regardent et commentent ses diffusions en direct, et sa vidéo la plus virale a été visionnée près de 100 millions de fois. Jeune, dynamique, habile sur toutes les plateformes digitales, utilisant cyniquement ses origines afro-américaine pour justifier ses positions racistes, elle détonne dans un environnement majoritairement blanc et masculin, et sert de caution branchée au camp réactionnaire étasunien.

Au milieu des années 2010, Owens signait encore dans l’anonymat complet quelques articles critiques envers le Tea Party pour le blog de son entreprise new-yorkaise. Soudainement, durant les primaires pour l’élection présidentielle de 2016, elle trouve son chemin de Damas. Les invectives de Trump envers les médias corrompus sont une révélation pour Owens, qui selon ses dires devient conservatrice du jour au lendemain. "J’ai réalisé que les libéraux étaient en fait les vrais trolls," expliquait-elle en 2017. Elle fait ses débuts sur Youtube sous le pseudonyme de RedPillBlack — invite à quitter la ‘simulation’ et à affronter la réalité inconfortable, en référence à la saga Matrix. Elle donne à ses soliloques audiovisuels des titres provocateurs tels que "Je me fiche de Charlottesville, du KKK et de la suprématie blanche". Une de ses premières vidéos tourne en dérision un coming out homosexuel, pour annoncer sa conversion politique toute fraîche et anticiper les persécutions de la gauche dont elle serait victime. Owens embrasse en outre pleinement le modèle de la "trad wife" (femme traditionnelle), exaltant une répartition des rôles genrée de manière binaire, l’apparence physique stéréotypée, la famille nombreuse et le contrôle parental sur tous les aspects de l’éducation.

Adulée par Fox News, son activisme pseudo-transgressif lui permet de se connecter rapidement à divers groupes et plateformes conservatrices, de Turning Point USA — où elle suit Charlie Kirk sur les campus universitaires — à TaperU et au Daily Wire de Ben Shapiro — où elle peut jouer les matamores dans sa propre émission de télévision. Elle rejoint aussi Blexit, un mouvement visant à faire sortir les électeurs noirs de ce qu’elle appelle de manière provocative les "plantations démocrates". Elle tape naturellement dans l’œil du 45e président des États-Unis, qui va jusqu’à la recevoir dans le Bureau Ovale en 2018, la qualifiant d’"intellectuelle", "brillante et très précieuse pour notre pays". Owens devient ainsi en quelques années une véritable usine à contenu en soutien aux idées de Trump et au mouvement MAGA. Alors qu’elle s’en prend sans relâche aux minorités et au mouvement Black Lives Matter, l’influent sénateur républicain Ted Cruz l’imagine siéger à la Cour suprême. En mars 2024, elle est licenciée pour avoir tenu des propos antisémites sur X, et se rapproche du conspirationniste et antisémite notoire Nick Fuentes, avant de se voir interdire l’entrée en Nouvelle-Zélande et en Australie pour les mêmes motifs. En 2025, Owens retourne sa veste à propos de Trump, ne pouvant plus s’accommoder des aventures militaires étasuniennes en Iran et au Venezuela. Ces bisbilles et rivalités grandissantes au sein de l’extrême-droite amènent la polémiste à concentrer son venin sur des sujets de pop-culture et à s’atteler encore davantage à ce qu’elle considère comme de la démystification de vérités occultes.

À partir de mars 2024, Owens transforme en feuilleton médiatique le livre "révélation" de l’auteur français Xavier Poussard sur la transexualité supposée de la première dame française. Après onze heures de monologue obsessif, la commentatrice peut ainsi conclure son podcast-fleuve Becoming Brigitte par le diagnostic sans appel que le "transgenre" est "la plus grande violation des droits civiques de notre époque", avançant même effrontément que cette pratique est "pire que les lois Jim Crow, car nous mutilons le corps des enfants." Les mesures mises en place pour lutter contre le Covid-19 avaient déjà été un cheval de bataille pour Owens, qui pestait à tout-va contre les restrictions sanitaires, et appelait même en 2021 à une "invasion" américaine en Australie, où le confinement strict avait mis l’agitatrice en fureur. Ses autres envolées conspirationnistes incluent l’alunissage fabriqué d’Apollo 11, la mort de George Floyd par overdose, le mensonge du réchauffement climatique, ou encore le rôle central que les juifs auraient joué dans la traite esclavagisgte transatlantique. Elle profite également de l’affaire Epstein pour impliquer conjointement le Mossad, le KGB et la CIA, et y voir la preuve que "nous sommes gouvernés par des pédophiles sataniques qui travaillent pour Israël". Owens s’acharne enfin chaotiquement sur des sujets sociétaux et culturels, de sorte que ses diatribes glissent sans transition d’une chronique à l’autre entre la mode des "yoga pants", les derniers faits divers politiques érigés en symboles de tendances "woke", les moindres tribulations de "l’establishment" et du Parti Démocrate, ou les rumeurs glanées sur la jet-set internationale. Les célébrités sont en effet un matériau de choix pour les émissions d’Owens, qui se plaît à se trouver des alliés clivants de la trempe de Kanye West pour faire mousser ses causes réactionnaires, ou à provoquer des stars telles que la rappeuse Cardi B ou le quarterback et activiste Colin Kaepernick pour bénéficier des vagues du clash par réseaux interposés.

David Lane

David Lane

“Nous devons assurer la survie de notre peuple et l’avenir des enfants blancs”. Tels sont les sinistrement célèbres “Quatorze mots”, slogan forgé par le néonazi américain David Lane dans les années 1980, qui lui ont valu d’être considéré comme l’un des idéologues les plus influents du mouvement suprémaciste blanc contemporain. Aujourd’hui encore, cette formule circule et demeure une source d’inspiration pour les tenants du White Power.

Né en 1938 à Woden, dans l’Iowa, David Lane grandit dans une famille marquée par les violences domestiques de son père, avant d’être placé dans un orphelinat à l’âge de six ans, puis adopté par un couple de luthériens. Très pratiquante, sa famille adoptive l’entraîne de paroisse en paroisse, ce qui nourrit chez Lane un profond ennui et un rejet radical du christianisme, bientôt remplacé par une fascination pour Hitler. À la sortie du lycée, il tente une carrière d’agent immobilier, mais perd rapidement son emploi pour avoir refusé de vendre des maisons à des personnes noires dans des quartiers blancs.

C’est à ce moment que sa radicalisation se consolide. Il adhère à la John Birch Society, un groupe d’extrême droite obsédé par la menace communiste, qu’il quitte rapidement en reprochant à ses membres de s’attaquer au mauvais ennemi : selon Lane, la véritable menace pour l’avenir de la race blanche serait juive. Les années 1980 lui offrent l’occasion de se radicaliser encore davantage. À la suite de la publication de son premier manifeste, La Mort de la race blanche (The Death of the White Race), Lane rejoint les White Knights of the Ku Klux Klan à Denver, dans le Colorado, et s’associe à des militants défendant une idéologie antisémite affirmant que les Juifs seraient les descendants de Satan.

En 1983, il rencontre Robert Mathews, néonazi américain, qui l’invite à rejoindre Brüder Schweigen, également connu sous le nom de The Order. Frustré par ce qu’il perçoit comme l’inefficacité des formations néonazies, Lane trouve dans The Order une organisation explicitement tournée vers la violence, dont l’objectif est l’éradication pure et simple des Juifs et la création, par la force, d’une nation exclusivement blanche. Un an plus tard, le groupe engage une guérilla contre le gouvernement américain, que ses membres estiment contrôlé par une cabale juive. Pour financer leur projet d’instauration d'une patrie blanche, les néonazis procèdent à des braquages de banques et à des vols de véhicules. Le 18 juin 1984, David Lane, avec plusieurs membres de The Order, franchit un nouveau seuil dans l’escalade de la violence en participant à l’assassinat d’Alan Berg, animateur de radio juif, abattu devant son domicile à Denver pour avoir publiquement critiqué les suprémacistes blancs. Dans les six mois qui suivent, Lane est arrêté par le FBI et, pour ses diverses activités terroristes, il est condamné à un total de 190 ans de prison, peine qu’il purge dans plusieurs établissements de haute sécurité.

Loin d’abandonner sa carrière d'idéologie derrière les barreaux, Lane nourrit son fanatisme dans le confinement de sa cellule. Il y rédige de nombreux textes, parmi lesquels ses plus célèbres : 14 Mots (14 Words) et 88 Préceptes (88 Precepts), qui lui permettent d’accroître sa notoriété et son influence au sein des milieux d’extrême droite. 88 Préceptes, dont le titre fait directement référence au salut nazi (Heil Hitler, H étant la huitième lettre de l’alphabet), réaffirme ses convictions selon lesquelles les Blancs seraient menacés par leur perte d’hégémonie territoriale et par le métissage forcé. À ce texte s’ajoute Stratégie (Strategy), un article invitant les familles blanches à se relocaliser dans les montagnes pour produire des enfants aryens et établir leur propre système politique.

En 1994, Lane se marie avec Katja Lane, avec qui il fonde la maison d’édition 14 Word Press, qui lui permet de développer et publier ses textes ainsi que sa nouvelle religion, le Wotanisme, dont l’acronyme WOTAN renvoie à La Volonté de la Nation Aryenne (The Will of the Aryan Nation). En 2007, David Lane meurt en prison d'une crise d'épilepsie.

Nombre de néonazis, suprémacistes blancs et autres identitaires à travers le monde vouent un culte à Lane, qu’ils considèrent comme un prophète. Ils ont instauré le 30 juin comme “Journée mondiale du souvenir” pour lui rendre hommage. Son slogan continue d’imprimer sa marque dans le sang de victimes de nombreux attentats terroristes. En 2008, l’idéologie de David Lane occupait une place centrale dans le projet d’assassinat de 88 Afro-Américains, dont Barack Obama. En 2012, le tueur de masse qui s’est attaqué à un temple Sikh dans le Wisconsin avait le nombre 14 tatoué sur la main. En 2015, le criminel qui a assassiné neuf Afro-Américains dans l'Église épiscopale Emanuel de Charleston, multipliait les références au code de reconnaisses (dog whistle) des suprémacistes héritiers de Lane : “1488”. Il avait symboliquement amené 88 balles sur le lieu de son attentat. En 2018, le terroriste antisémite qui a commis un massacre dans la synagogue Tree of Life de Piitsburgh affichait “1488” en photo de profil sur les réseaux sociaux. Il y défendait également la vision de l’ancien membre des White Knights of the Ku Klux Klan selon laquelle “les Juifs sont les enfants de Satan”. En 2019, le tueur islamophobe de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, cite dans son manifeste, “Le Grand remplacement”, ses sources d’inspiration, parmi elles : le slogan de David Lane et celui de Renaud Camus.

Enoch Powell

Enoch Powell

Enoch Powell, député Tory au moment des transformations du conservatisme d’après-guerre, est l’un des plus influents politiciens britanniques du 20e siècle. Cette figure intellectuelle excentrique et controversée sera le héraut du mariage détonnant entre néolibéralisme zélé et racisme sans scrupules qui se mettra en place en Grande Bretagne dans les années 70, et qui poussera la thèse formulée par Hayek selon laquelle une culture ou identité commune serait nécessaire au bon fonctionnement du marché jusqu’à ses radicalisations les plus inconscientes et discriminatoires.

À la suite d’une précoce carrière académique en littérature grecque antique lui permettant de cultiver un romantisme mythologique mâtiné de bellicisme glorieux entre Cambridge et Sydney, il amorce un parcours politique ancré dans son expérience de la Seconde guerre mondiale. À partir de 1941, il passe deux ans en poste au Caire en tant que secrétaire au Renseignement militaire. Résolu à devenir vice-roi des Indes, il poursuit son apprentissage de l’ourdou débuté à Londres, avant d’être affecté à Delhi en tant que lieutenant-colonel. Il est promu colonel puis brigadier à tout juste 32 ans, alors le plus jeune à ce rang dans l’armée britannique. En décembre 1953, avec quarante autres députés conservateurs, il participe au groupe Suez pour lutter contre ce qu'il vit comme un retrait tragique de l’Empire au Moyen-Orient, engagement pour lequel ses collègues et lui-même reçoivent le soutien des sionistes voyant dans le canal de Suez la pierre angulaire du Commonwealth.

À partir de la fin des années 1950, Powell commence à défendre bec et ongles des politiques économiques démantelant les approches consensuelles de l’époque et préfigurant ainsi le Thatchérisme, notamment le contrôle de la masse monétaire, la privatisation de divers services publics comme la poste et les communications, ainsi qu’une dérégulation et une réduction drastique de la fiscalité. Membre de la Société du Mont-Pèlerin, il participe à ses réunions et y donne même plusieurs conférences. Dans cette démarche d’évangélisme néolibéral, il inspire et collabore avec divers think tanks comme l’Institute of Economic Affairs ou l’European Research Group. Plusieurs associations sont galvanisées par ce mouvement guidé entre autres par Powell, telles l’Alliance de la classe moyenne ou la Ligue du Peuple pour les libertés, et cherchent à pousser le parti conservateur toujours plus loin dans ces réformes, menant un combat sans relâche contre l’inflation, les organisations syndicales et les contrôles des salaires minimaux. C’est ainsi qu’en 1970, Enoch Powell pouvait avancer que le Parti conservateur devait cesser de s’excuser d’être capitaliste.

En parallèle, le démantèlement de la domination britannique sur le Commonwealth engendre chez Powell un repli nationaliste et un euroscepticisme farouches, qu’il défend avec une rhétorique de résistance en temps de guerre au sein de divers groupes parlementaires s’activant pour l’indépendance nationale et le refus de la participation à la Communauté Économique Européenne. Cette haine du fédéralisme continental s’inscrit dans le sillage d’autres figures comme Somerset de Chair, futur beau-père de Jacob Rees-Mogg, chantre du Brexit et ministre sous Boris Johnson. Powell soutient ainsi pendant des décennies un marché libre des capitaux tout en rechignant à souscrire à un libre marché du travail. Ce nouveau type de patriotisme propose ainsi une combinaison particulière de paranoïa migratoire et de nativisme dévoué aux nostalgiques de l’impérialisme, assorti selon les besoins du moment de relents conspirationnistes ou de tendances anti-américanistes.

Enoch Powell restera surtout dans la mémoire collective pour son discours dit des “rivières de sang” prononcé à Birmingham en 1968, lequel le condamnera pourtant, en raison de sa virulence, à être écarté de son propre parti par le Chef des Conservateurs Edward Heath. Cela n’entachera en rien le culte powelliste au sein des réactionnaires les plus ardents, parmi lesquels celui qui sera ponctuellement son chauffeur et correspondant épistolaire, Nigel Farage. C’est dans cette allocution que Powell développe le plus âprement le motif des autochtones qui se retrouvent étrangers dans leur propre pays, antienne reprise par des xénophobes de tout poil. Le racisme de Powell étant particulièrement dirigé contre les populations issues de l’ex-Empire, le député de Wolverhampton va jusqu’à appeler à une politique massive de rapatriement, ainsi qu’à une abolition du droit du sol, que Thatcher parviendra à révoquer en 1983.

Le discours de Powell suit directement l’arrivée controversée de quelque 20’000 citoyens britanniques d’origine sud-asiatique en provenance du Kenya, mais aussi l’assassinat de Martin Luther King, survenu deux semaines auparavant. L’occasion est trop belle pour ne pas dépeindre l’Amérique comme victime de « l’agitation communautaire », et enjoindre les Britanniques à éviter un sort similaire. C’est ainsi au travers d’un panorama apocalyptique au symbolisme élémentaire, présentant une nation au bord de la guerre civile, que Powell se fait le porte-parole de la « population anglaise modeste » devenue « une minorité persécutée ». Le discours fera date, et sera en quelque sorte un point de rupture pour cette extrême droite décomplexée qui invective librement depuis contre sa propre population et ses immigrés, à Westminster et au-delà.


Maurice Barrès

Maurice Barrès

Né à Charmes, dans les Vosges, en 1862 et mort à Neuilly-sur-Seine en 1923, Maurice Barrès incarne mieux que quiconque la droite française, xénophobe et antisémite, telle qu’elle se constitue dans le dernier tiers du XIXème siècle et perdure jusqu’à aujourd’hui. Barrès sera tout à la fois romancier, essayiste et politicien – député boulangiste à Nancy en 1889 et 1893, puis élu de la droite républicaine à Paris, de 1906 jusqu’à son décès.

Sa carrière littéraire débute à l’enseigne de ce qu’il appelle le "culte du moi" - titre de sa première trilogie romanesque. Émule de Rastignac fraîchement monté à Paris, il s’adonne à une exaltation narcissique qui fait rapidement de lui un modèle pour tous les dandys en herbe. Parmi ses admirateurs, Léon Blum – qu’il ne tardera pas à décevoir – écrit à son propos : "Toute une génération, séduite ou conquise, respira cet entêtant mélange d'activité conquérante, de philosophie et de sensualité." Toutefois, comme l’atteste son premier roman à succès – Sous l’œil des Barbares – le tempérament maniaque de Barrès se double déjà d’angoisses phobiques : si adorable soit-il, le malheureux moi est cerné d’envieux qui conspirent à sa perte. Heureusement, pour faire face à cet environnement hostile, il peut compter sur sa terre natale et les mânes de ses ancêtres, qui l’aident à se tenir debout et à croire en lui.

La transition qui conduit Barrès du culte rendu au moi à la vénération des souches s’effectue à l’occasion de son premier engagement politique, en faveur du général Boulanger. Agrégat de monarchistes, de bonapartistes, de radicaux, d’anciens communards et de blanquistes, le boulangisme est un mouvement pour le moins hétéroclite. Ses partisans ne communient guère que dans la détestation d’un parlementarisme qu’ils estiment corrompu par des capitalistes liés à l’étranger. Pour rompre avec l’inféodation de la représentation nationale aux banquiers cosmopolites et aux industriels importateurs de main d’œuvre, les boulangistes misent sur une révision constitutionnelle qui rendra au peuple sa souveraineté par la voie référendaire et mettra fin aux "tripotages" dont les députés sont coutumiers grâce au renforcement du pouvoir exécutif.

Sommaire et relativement floue aussi longtemps que la réputation d’intégrité et de patriotisme de Boulanger suffit à assurer sa popularité, la vision du monde portée par ses partisans va paradoxalement se préciser à mesure que se dissipe la perspective d’une victoire politique. Après la disparition du Général, elle prend la forme de ce que Barrès, devenu son principal légataire idéologique, appelle un "socialisme révisionniste". L’unité de la nation que celui-ci promeut repose sur la solidarité des groupes sociaux qui la composent – d’autant que les factions responsables de la division sont quant à elles soupçonnées de trouver des points d’appui au-delà des frontières.

L’horizon de ce socialisme révisionniste n’est certes pas la collectivisation des moyens de production. Au tournant des années 1890, Barrès prend soin de distinguer l’héritage de Proudhon, qu’il revendique, des théories "judéo-allemandes" de Marx. Les réformes qu’il propose ne visent en effet qu’à apaiser les tensions entre travailleurs et propriétaires de capitaux en persuadant les uns et les autres d’œuvrer ensemble au redressement du pays.

Le programme économique de ce socialisme s’apparente à un protectionnisme intégral. Y figurent la réglementation du crédit afin d’empêcher les spéculateurs d’entraîner les capitaux dans les circuits de la finance internationale, le relèvement des tarifs douaniers afin de sauver les artisans et les petits exploitants agricoles de la ruine, et d’importantes restrictions à l’accès des prolétaires étrangers au marché du travail afin de conjurer la hausse du chômage et la baisse des salaires. D’une manière générale, réduire la porosité du territoire s’impose aux "révisionnistes" comme le moyen privilégié de renouer avec la prospérité tout en resserrant les liens entre les classes qui y contribuent. Car c’est à leurs yeux de la perméabilité des frontières que tirent parti les prédateurs, tant pour ponctionner les richesses créées par les producteurs français, qu’ils soient employés ou propriétaires de leur outil de travail, que pour attiser les tensions entre eux.

Sur le plan politique, Barrès trace sa voie en renvoyant dos à dos le libéralisme pratiqué par les Républicains "opportunistes" et l’internationalisme prolétarien professé par les marxistes. Selon lui, la nation est un organisme dont le bon fonctionnement passe par la coopération de ses parties saines et la mise à l’écart des parasites qui prospèrent en accaparant ses ressources. Comme il l’écrit dans son essai Contre les étrangers, "la loi des harmonies économiques, c’est-à-dire la solidarité des différentes parties du corps social, n’est vraie que dans l’intérieur d’un même pays."

Sans doute le redressement national à accomplir n’est-il pas seulement affaire d’alliance entre les éléments productifs de la nation. Celle-ci, insiste Barrès, a autant besoin d’adversité que de solidarité pour se ressouder. Pour autant, il ne s’agit pas de chercher l’unité des siens en s’en prenant aux étrangers hors des frontières. C’est plutôt en purgeant la société des éléments allogènes déjà infiltrés en son sein que le peuple français doit retrouver sa cohésion. Principalement dirigés contre les Juifs et les travailleurs immigrés, notamment Belges et Italiens, les appels à l’épuration, ou tout au moins aux discriminations raciales, vont donc jouer un rôle croissant dans le nationalisme barrésien : "(l’)idée de patrie, écrit-il, implique une inégalité mais au détriment des étrangers et non, comme aujourd’hui, au détriment des nationaux".

Si nombre d’antisémites notoires figuraient déjà parmi les premiers soutiens de Boulanger, il faut attendre son retrait de la vie politique pour que les héritiers de sa fronde identifient pleinement leur cause à la dénonciation d’une finance parasitaire dont Rothschild serait le grand ordonnateur. Les Juifs sont dès lors concurremment accusés de corrompre le personnel politique en le gratifiant de pots de vins, d’étrangler les chefs d’entreprises en leur imposant des prêts à des taux usuraires, d’escroquer les épargnants en spéculant avec leurs économies, et de tromper l’opinion publique en faisant main basse sur la presse.

Parce que l’hostilité aux brasseurs de liquidités est susceptible de traverser les classes, la désignation d’une population ataviquement encline aux métiers d’argent répond aux vœux des socialistes révisionnistes. Pointer du doigt une race de courtiers et de prêteurs qui prélèvent leurs revenus sur ce que les autochtones produisent leur permet de conjuguer dans un même opprobre les sentiments d’injustice sociale et d’indignation patriotique qu’ils tiennent pour les ferments de la solidarité nationale.

À mesure que l’antisémitisme prend une place plus importante dans ses ruminations, Barrès va se rapprocher d’Edouard Drumont, l’auteur de La France juive et l’éditeur de La libre parole, et suivre les cours du neurologue racialiste Jules Soury. Avec le premier, il partage la conviction que les Juifs jouent sur deux tableaux : le libéralisme pour soudoyer les politiciens et rançonner les exploitants français, mais aussi le communisme, pour dissoudre le patriotisme des travailleurs dans la fiction d’une solidarité prolétarienne internationale. Pour sa part, l’enseignement du second le conforte dans la certitude que Sémites et Aryens se conduisent "tout autrement dans les mêmes circonstances, parce que leur nature est hétérogène et en grande partie irréductible".

Aussi Barrès se retrouve-t-il paré pour devenir l’intellectuel anti-intellectuel, c’est-à-dire l’antidreyfusard par excellence. Ses romans dits de l’"énergie nationale" - Les déracinés, L’appel du soldat, Leurs figures – mais aussi ses essais – en particulier Scènes et Doctrines du nationalisme – sans oublier ses discours et son journal s’occupent sans doute de l’aspect judiciaire de l’affaire. Cependant, la vraie question se situe pour lui à un autre niveau, résumé dans sa célèbre formule : "Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race".

Les Juifs ne sont pourtant pas les seuls à pâtir de sa phobie du corps étranger. Les travailleurs immigrés font eux aussi l’objet d’un procès en parasitisme. Dans son Étude pour la protection des ouvriers français, Barrès commence par mobiliser les statistiques de l’Office du travail pour justifier son appel à restreindre l’immigration: il affirme d’abord que l’importance des contingents d’immigrés se traduit par une augmentation substantielle du chômage et exerce une pression baissière sur les revenus des salariés nationaux ; il ajoute que leur présence sur le territoire s’avère onéreuse pour le trésor public ; il rappelle enfin que les ressortissants d’autres pays sont dispensés du service militaire et se révèlent par conséquent plus attractifs aux yeux des employeurs. À cet exposé censément factuel relatif au nombre et au coût des étrangers s’ajoute toutefois une argumentation culturaliste et racialiste : car non contents de prendre de la place et des ressources, se lamente Barrès, les allochtones altèrent la consistance de l’identité nationale – surtout lorsqu’au seul voisinage s’ajoutent les mariages mixtes – et précipitent la décadence du peuple français.

Semblable à l’antisémitisme qui dépeint les Juifs en capitalistes prédateurs et en collectivistes confiscateurs, la xénophobie barrésienne ne se laisse guère arrêter par les contradictions. Ainsi les travailleurs étrangers sont-ils tantôt jugés excessivement dociles, ce qui fait d’eux des proies faciles pour les patrons exploiteurs, et tantôt tenus pour naturellement insubordonnés, ce qui les pousse à la délinquance, à l’émeute ou à la fainéantise. En outre, quel que soit le reproche retenu, l’étiologie qui en est proposée pointe à son tour vers des causes antinomiques : les défauts prêtés aux étrangers peuvent être rapportés à leur culture d’origine – la grossièreté des Belges, l’agressivité des Italiens, la filouterie des Allemands – mais aussi au déracinement consécutif de leur émigration. Enfin, le danger qu’ils sont supposés présenter procède alternativement de leur propension à demeurer entre eux et de la mixité raciale dont ils sont les agents : dans un cas, le péril migratoire s’apparente à un kyste sur l’épiderme du corps social, dans l’autre, à une infection fauteuse de dégénérescence nationale.

Si contradictoires qu’ils paraissent, les griefs adressés à la main d’œuvre immigrée trouvent leur cohérence, tout comme la rhétorique antisémite, dans le contraste qu’ils offrent avec les vertus prêtées au peuple français. Les vitupérations contre les ouvriers étrangers font en effet ressortir l’image d’une population autochtone aussi travailleuse qu’éprise de justice – notamment quant à la juste rémunération de ses efforts – et aussi profondément attachée à ses racines que spontanément hospitalière – au point d’occulter que ses hôtes, qui ne partagent pas ses valeurs, ne s’installent chez elle que pour abuser de son innocence.

Durement affecté par la grâce puis par la réhabilitation de Dreyfus, Barrès va néanmoins retrouver son allant à mesure qu’approche le premier conflit mondial. Grand partisan de l’Union Sacrée puis du jusqu’auboutisme pendant la guerre, sa passion pour les combats, auxquels il n’a jamais participé, lui vaudra doux le surnom de "rossignol des carnages" - accordé par Romain Rolland. Son bellicisme – suivi par une adhésion enthousiaste aux clauses les plus dures pour le Traité de Versailles – le conduira à réviser un peu son antisémitisme : à défaut de l’incliner à la repentance, le nombre de juifs morts pour la France lui suggère qu’ils y ont peut-être leur place. Le fait que tant de rues portent encore le nom de Maurice Barrès – mais aussi que le centenaire de sa mort ait été inscrit sur la liste des Commémorations nationales – démontre que la France est un pays où Renaud Camus et Michel Houellebecq sont tout sauf des anomalies.

Oriana Fallaci

Oriana Fallaci

Personnification marquante de la droitisation rampante des milieux culturels au tournant du XXIe siècle, la journaliste et écrivaine italienne Oriana Fallaci est passée en quelques décennies d’une grand reporter reconnue et admirée dans les cercles libéraux à une pamphlétaire à l’affligeante islamophobie, dont les derniers écrits seront plus controversés mais non moins vendeurs dans la péninsule et le reste du monde.

Ayant grandi à Florence au sein d’une famille de tendance antifasciste, elle participe, encore jeune adolescente, à la Résistance. Elle s’engage très tôt dans un parcours journalistique qui lui garantira à vie un statut de femme courageuse et passionnée, notamment à la suite de ses déplacements sur les fronts de guerre. Si beaucoup la reconnaissent dans la silhouette qui fuit sous le feu des Vietcongs — photo devenue célèbre — ou pleurent son amant grec assassiné sous le régime des colonels et qu’elle a célébré dans son roman Un Homme, c’est paradoxalement en tant que reporter dans le monde musulman, du Liban au Pakistan, qu’elle avait conquis ses lettres de noblesse. Ses interviews pugnaces menées face à des dirigeants politiques de premier rang tels Sharon, Arafat, Meir, Khomeyni, Kissinger, ou Kadhafi ont également contribué à son succès médiatique retentissant.

À la suite des attentats du 11 septembre 2001, elle publie en l’espace de quelques années trois ouvrages incendiaires (La Rage et l’Orgueil en 2001 ; La Force de la Raison en 2004 ; et Entretien avec moi-mêmeL’Apocalypse en 2004) qui rapidement feront d’elle une figure de proue de l’internationale islamophobe, mouvance dont elle alimente la véhémence à force d’anathèmes xénophobes et de formules-chocs. Moins connue, sa fiction-polémique Inchallah, publiée en 1990, peignait déjà sans ambages un contraste manichéen entre un Eden démocratique, libéral, et pacifique, et la “menace” sectaire islamique. Dans la diatribe de Fallaci, la guerre civile au Liban, décrite comme un “conflit ethnique”, est déclenchée par l’arrivée soudaine et massive de Palestiniens renversant l’ordre établi “avec leur colère, leur douleur, leur argent”. Le racisme y est déjà prévisible et ordurier ; on y retrouve les métaphores familières de chiens errants et de rats qui se multiplient pour envahir la ville.

Les imprécations haineuses de La Rage et l’Orgueil, premier best-seller de l’écrivaine toscane, sont justifiées sur le dos des victimes d’Al-Qaïda à New York, alors que son second pamphlet, non moins bilieux malgré son titre, La Force de la Raison, est quant à lui dédié “aux morts de Madrid”. Dans ce conflit réchauffé entre civilisation et barbarie, les perspectives tracées par les romans de Fallaci restent identiques : durcissement des politiques migratoires et sursaut antagoniste de l’Occident chrétien. Fallaci adopte les thèses de la polémiste britannique Bat Ye’or sur Eurabia, annonçant la mort imminente de l’Europe sous invasion musulmane. Elle mêle également à ses raccourcis culturalistes des considérations pseudo-féministes, comme lorsqu’elle déclare qu’”Il y a quelque chose dans les hommes arabes qui dégoûte les femmes de goût”.

Exilée à New York à la fin de sa vie, Fallaci finit ses jours minée tant par la maladie que par les procès qui pleuvent sur elle en Italie et partout en Europe, ici pour insulte à une religion reconnue par l’État, là pour racisme, blasphème, ou instigation à la haine. Quelques heures après son décès, Forza Italia propose de lui dédier une rue ou une place florentine, mais pour une fois, le centre gauche oppose une fin de non-recevoir. Fallaci reste pourtant auréolée des plus hautes reconnaissances civiques et culturelles de son pays, remises aussi bien par la droite que par la gauche. Elle bénéficie en outre d’un traitement médiatique particulièrement favorable, portée qu’elle est par les deux principaux groupes de presse nationaux – RCS et Mondadori, possédé par Berlusconi, ainsi que par les chaînes de télévision appartenant à ce dernier, sans parler des canaux publiques qu’il contrôlait en tant que président du Conseil. Ces faveurs publicitaires lui permettent de vendre ses derniers opus à plusieurs millions d’exemplaires, et d’être reconnue comme une écrivaine de premier plan malgré la pauvreté de son imagination et de sa créativité.

Faisant consensus pour tout un pan de l’extrême droite, Oriana Fallaci s’en prend simultanément aux pacifistes, à la gauche italienne traitée de collaborationnisme, et à l’Eglise catholique, qu’elle juge trop laxiste face à la prolifération des minarets sur le Vieux Continent. Cela ne l’empêche pourtant pas de trouver, en tant “qu’athée chrétienne”, un allié rare voire une âme sœur en la personne du pape Benoît XVI. Celui-ci la reçoit à Castel Gandolfo en 2005 dans la foulée de l’envoyé des catholiques intégristes, le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, Mgr Bernard Fellay et d’autres théologiens contestataires. Son principal confident est également une personnalité cléricale, à savoir l’archevêque Salvatore Fisichella, président du Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, chargé de la résistance contre le recul du christianisme dans les pays occidentaux. En 2004, à l’occasion des cérémonies de Pâques, ce sont des militants racistes qui lisent des extraits du dernier brûlot de Fallaci sur le parvis de la cathédrale de Milan, face à l’archevêque de la ville qui célèbre le rite du lavage des pieds sur des travailleurs immigrés.


Moshe Dayan

Moshe Dayan

Pour les générations qui ont connu la Guerre froide, et en particulier chez les partisans d’Israël, Moshe Dayan (1915-1981) est un personnage iconique. L’un des premiers politiciens israéliens d’envergure à être né en Palestine, il rejoint la Haganah, l’organisation paramilitaire sioniste, dès l’âge de 14 ans, avant de s’engager dans l’armée britannique pendant la Seconde guerre mondiale.

De la déclaration d’indépendance jusqu’à sa mort, Moshe Dayan occupera de nombreux postes dans l’armée et le gouvernement : il sera notamment chef d’état-major de 1955 à 1958, ministre de l’Agriculture au début des années 1960, ministre de la Défense des gouvernements de Levi Eshkol pendant la Guerre des Six Jours et de Golda Meir pendant celle du Kippour, et enfin ministre des Affaires étrangères de Menahem Begin, entre 1977 et 1979, au moment de la négociation des accords de paix avec l’Égypte.

Fervent partisan de l’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem Est et de Gaza, Dayan milite, après 1967, pour une double stratégie de répression de la résistance et d’intégration des Palestiniens dans l’économie israélienne, notamment grâce à une large distribution des permis de travail.

Si le nom de Moshe Dayan a récemment fait un retour dans l’actualité, c’est en raison d’une célèbre oraison funèbre : le 30 avril 1956, celui qui officiait alors comme chef d’état-major de l’armée s’est rendu dans le kibboutz de Nahal Oz, à la frontière de la bande de Gaza, pour rendre hommage au kibboutznik Ro’i Rothberg, tué la veille par un réfugié palestinien revenu sur les lieux dont il avait été expulsé huit ans plus tôt.

Le discours de Moshe Dayan est demeuré célèbre en Israël, essentiellement parce qu’il invitait les Israéliens à ne jamais baisser la garde. Toutefois, c’est le fait que le kibboutz de Nahal Oz ait été l’un des lieux les plus violemment agressés par les miliciens du Hamas, le 7 octobre 2023, qui lui vaut d’être à nouveau commenté. Pour les avocats de la « riposte » israélienne, il s’agit de signifier que l’appel à l’intransigeante fermeté lancé par Moshe Dayan en 1956 est plus que jamais d’actualité. Mais de leur côté, les critiques de la campagne de destruction de Gaza insistent davantage sur deux autres aspects de l’allocution du célèbre général.

D’une part, lorsque Moshe Dayan prend la parole à Nahal Oz, son oraison commence comme suit : « Hier matin, Ro’i a été assassiné. Enivré par la sérénité de l’aube, il n’a pas vu ceux qui l’attendaient en embuscade à la lisière des labours. Mais ne jetons pas l’opprobre sur ses assassins. Pourquoi leur reprocher la haine brûlante qu’ils nous vouent ? Cela fait huit ans qu’ils vivent dans les camps de réfugiés de Gaza, alors que, sous leurs propres yeux, nous avons fait nôtres la terre et les villages dans lesquels eux et leurs ancêtres ont vécu.

Ce n’est pas aux Arabes de Gaza que nous devons demander de rendre compte du sang de Ro’i, mais à nous-mêmes. Comment avons-nous pu fermer les yeux et refuser d’affronter notre destin et la mission de notre génération, dans toute leur cruauté ? »

D’autre part, comme le rappelle l’historien Omer Bartov, quand Moshe Dayan enregistre son oraison funèbre pour la radio israélienne le lendemain, on n’y trouvera plus aucune trace du passage sur les réfugiés et leurs bonnes raisons de vouer les colons aux gémonies1.


 1Omer Bartov, Un historien du génocide face à Israël, Orient XXI, 5 septembre 2004

Yosef Weitz

Yosef Weitz

Yosef Weitz (1890-1972) figure parmi les pères fondateurs de l’État d’Israël. Il quitte l’Ukraine pour la Palestine dès 1908 et prend la direction du Département des forêts au sein du Fonds National Juif en 1932. À ce titre, il organise l’achat des terres à leurs propriétaires arabes mais aussi l’expulsion des métayers qui y travaillaient. Ensuite, après la déclaration d’indépendance, Weitz pilote le comité chargé d’intensifier le processus de "transfert" des Palestiniens – notamment par le biais de la loi sur la propriété des absents qui permet aux Israéliens d’accaparer les biens des expulsés. Une fois les terres aux mains des nouveaux occupants, il joue un rôle majeur dans la mise en œuvre de l’appel à "faire fleurir le désert" lancé par le Premier ministre David Ben Gourion dès 1948. Présenté comme une prouesse extraordinaire, le développement agricole et arboricole d’Israël permet aussi à l’État hébreu d’effacer les traces du nettoyage ethnique qui l’a rendu possible.



Timelines

Gaza, 1949-2022 : Chronique d’un acharnement

1949

01 Janvier 1949

Création de la bande de Gaza. L'armistice signé entre Israël et l'Égypte en février 1949 place les 555 kilomètres carrés d'un territoire désormais connu sous le nom de bande de Gaza sous contrôle égyptien. Sur les 750 000 Palestiniens expulsés de leurs foyers pendant la Nakba (la catastrophe), 200 000 sont contraints de se réinstaller à Gaza, dont beaucoup dans des camps de réfugiés.

1953

01 Janvier 1953

Attaque du camp d'al-Bureij. En 1953, Moshe Dayan, le nouveau chef d'état-major de l'armée israélienne, crée l'Unité 101, une unité commando dont la mission est d'éliminer les « infiltrés », terme utilisé pour désigner les réfugiés qui tentent de retourner chez eux. Le 28 août de cette année-là, une patrouille de l'Unité 101 dirigée par Ariel Sharon entre dans le camp d'al-Bureij dans la bande de Gaza et tue jusqu'à 50 civils dans le cadre d'une « mission préventive » visant à empêcher de nouvelles infiltrations.

1956

01 Janvier 1956

Massacres de Khan Yunis et Rafah. Pendant la crise du canal de Suez, l'armée israélienne occupe brièvement Gaza dans le cadre d'une tentative conjointe d'Israël, de la France et de la Grande-Bretagne d’occuper le Sinaï, de renverser Gamal Abdel Nasser et de rouvrir le canal de Suez. Au cours de leur incursion, les soldats israéliens rassemblent et tuent des centaines d'hommes, d'abord dans le camp de réfugiés de Khan Younis, le 3 novembre, puis dans la ville de Rafah, neuf jours plus tard.

1967

01 Janvier 1967

Occupation de Gaza. Israël annexe la bande de Gaza, ainsi que la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le plateau du Golan, en juin 1967. Surnommée la Naksa (le revers), la conquête de ces territoires est suivie de ce que les Palestiniens appellent la « Guerre de Quatre Ans » (“Guerre des Six Jours” pour les Israéliens). Ariel Sharon, alors chef du commandement sud d'Israël, organise la division de la bande de Gaza en zones, la déportation de milliers de Gazaouis et la destruction de plusieurs camps de réfugiés afin de mater la résistance.

1987

01 Janvier 1987

Première Intifada. La première Intifada débute à Gaza, le 8 décembre 1987 : une émeute éclate dans le camp de réfugiés de Jabaliya après qu'un véhicule israélien provoque un accident qui tue quatre Palestiniens. Le soulèvement s’étend alors rapidement au reste de la bande de Gaza et à la Cisjordanie. Violemment réprimée par les forces israéliennes, l'Intifada dure six ans, au cours desquels une centaine d'Israéliens et un millier de Palestiniens sont tués.

1996

01 Janvier 1996

Le Mur de Fer. Un an après la signature des premiers Accords d'Oslo, les autorités israéliennes cherchent à renforcer leur contrôle sur la bande de Gaza, prétendument autonome, en érigeant une barrière appelée « Mur de Fer ». Entièrement achevée en 1996, cette construction joue un rôle crucial dans l'isolement de Gaza, et met un coup d’arrêt majeur à son processus de développement.

2004

01 Janvier 2004

Deuxième Intifada. Au cours de la deuxième Intifada (septembre 2000-février 2005), les forces israéliennes lancent une série de raids de représailles à Gaza : l'opération « Arc-en-ciel », en mai 2004, entraîne la mort de plus de 50 Palestiniens, dont des enfants, et la destruction de trois cents maisons à Rafah, tandis que l'opération « Bouclier avancé », en août, et l'opération « Jours de pénitence », en octobre, tuent au moins 134 Palestiniens dans les villes de Beit Hanoun et Beit Lahia.

2007

01 Janvier 2007

Le blocus. À la suite de son retrait de la bande de Gaza en 2005 et de la victoire du Hamas aux élections législatives de 2006, Israël déclare Gaza « territoire hostile » et impose un blocus sur le transfert d'électricité, de carburant et d'autres formes d’approvisionnement dans la bande de Gaza.

2008-2009

01 Janvier 2008

La première Guerre de Gaza. En décembre 2008, Israël rompt ce qui n’a été qu’un fragile cessez-le-feu avec le Hamas en lançant l'opération « Plomb durci » : combinant des frappes aériennes, des opérations navales et des invasions terrestres, la mission dure jusqu'à la fin du mois de janvier 2009, tue et blesse plus de 6700 Palestiniens dans la bande de Gaza. Le massacre du district de Zaytoun est particulièrement brutal. Des quartiers entiers sont rasés, condamant environ 100 000 Gazaouis au statut de réfugiés, tandis que des munitions au phosphore blanc sont utilisées sur des populations civiles dans des zones résidentielles densément peuplées.

2012

01 Janvier 2012

Opération Pilier de défense. À la suite de l'assassinat d'Ahmed Jabari, chef de l'aile militaire du Hamas à Gaza, Israël lance l'opération « Pilier de défense » en novembre 2012. La manœuvre détruit des habitations dans toute la bande de Gaza, tuant 171 Palestiniens, dont 102 civils, en l'espace de 8 jours, et déplaçant 700 familles.

2014

01 Janvier 2014

La deuxième Guerre de Gaza. Afin de dissuader le Hamas de tirer des roquettes depuis Gaza, Israël mène une opération de sept semaines, baptisée « Bordure protectrice ». Les forces terrestres et aériennes lancent environ 50 000 obus sur la bande de Gaza, mêlant bombes, missiles de chars et autres pièces d'artillerie. Environ 2 200 habitants de Gaza sont tués, dont 1 543 civils, et 10 000 blessés.

2018-2019

01 Janvier 2018

La Grande marche du retour. De mars 2018 à décembre 2019, des civils gazaouis, soutenus par le Hamas, manifestent pacifiquement tous les vendredis pour revendiquer leur « droit au retour » et protester contre le blocus imposé à la bande de Gaza. Les soldats israéliens répondent systématiquement par la force meurtrière, tuant 214 manifestants et faisant plus de 36 000 blessés en 21 mois.

2021

01 Janvier 2021

Intifada de l'Unité. Le soulèvement appelé « Intifada de l'Unité » est déclenché par une décision de la Cour suprême israélienne, en mai 2021, ordonnant l'expulsion de quatre familles palestiniennes de Jérusalem-Est. La confrontation s’intensifie après que la police israélienne prend d'assaut la mosquée Al-Aqsa, et que le Hamas et le Jihad islamique ripostent en lançant des roquettes depuis Gaza. Les FDI mènent ensuite pendant deux semaines l'opération « Gardien des murs », qui tue 260 personnes, détruit un millier de logements et entraîne le déplacement interne de plus de 70 000 Palestiniens, dans ce que Tsahal présente comme la « première guerre de l'intelligence artificielle ». Des journalistes sont également pris pour cible lors du bombardement de la tour al-Jalaa, qui abritait Al-Jazeera, Associated Press et plusieurs autres médias.

2022

01 Janvier 2022

Opération Aube naissante. En août 2022, le Premier ministre israélien de l'époque, Yair Lapid, et le ministre de la Défense, Benny Gantz, ordonnent l'opération « Aube naissante » en représailles aux attaques de roquette menées par le Hamas et le Jihad islamique : cette opération inclut quelque 147 frappes aériennes et tue environ 50 civils dans la ville de Gaza, à Rafah, à Khan Yunis, à Beit Hanoun et à Jabaliya. « Aube naissante » est la dernière opération de ce type avant la campagne génocidaire en cours.

Histoire de la géoéconomie des années 1970 à Trump 2.0

1973

23 Mai 1970

L’OPEP et la première vague de sécurisation des ressources dans les années 1970. L’ascension de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) dans les années 1970 marque un tournant majeur dans l’affirmation de la souveraineté des pays du Sud sur leurs ressources, remettant en cause la domination occidentale par la nationalisation des industries pétrolières. Le choc pétrolier de 1973, la nationalisation du cuivre au Chili en 1971, et les craintes croissantes de raréfaction des ressources conduisent les États-Unis à lancer des politiques de sécurité énergétique, telles que le « Project Independence » de Nixon ou les mesures de Carter. Ces stratégies reprennent des dispositifs hérités de la Seconde Guerre mondiale, notamment le stockage stratégique de minéraux comme le lithium. Les projets contemporains d’un « OPEP du lithium » font écho à cette première ruée vers les frontières extractives, fondatrice du capitalisme global.


2008

01 Janvier 2008

Le boom des matières premières : la sécurité des ressources à l’ère de la crise de 2008. Le boom des matières premières autour de 2008, porté par l’industrialisation rapide de la Chine, ravive les inquiétudes du Nord global face à sa dépendance aux ressources dans un contexte de crise financière. Tandis que les États-Unis subissent les conséquences du krach et que naissent des mouvements comme Occupy, les pays exportateurs de ressources profitent de la demande mondiale. Les terres rares — essentielles aux technologies vertes — deviennent un enjeu stratégique majeur, la Chine contrôlant plus de 70 % de la production. Bien que ces ressources ne soient pas géologiquement rares, leur extraction entraîne de lourds dégâts environnementaux et sanitaires, particulièrement en Chine, où l’absence de régulation conduit à une contamination massive des sols et à la prolifération de « villages du cancer ».


2018

01 Janvier 2018

La sécurité des ressources sous le premier mandat de Trump. En 2018, l’administration Trump élargit la définition des « minéraux critiques » et allège les régulations pour relancer l’extraction nationale, en particulier du lithium. Cette orientation, ancrée dans un nationalisme économique, associe politique minérale, sécurité nationale et relance industrielle. Des décrets exécutifs et des propositions législatives, comme l’American Mineral Act de la sénatrice Lisa Murkowski, présentent la dépendance vis-à-vis des importations chinoises comme une menace stratégique. Même des responsables comme Francis Fannon, alors secrétaire adjoint à l’Énergie, mettent en avant les enjeux éthiques et écologiques liés à l’extraction à l’étranger, plaidant pour un approvisionnement « allié » afin de garantir la crédibilité de la transition énergétique.


2021-2024

01 Janvier 2021

La politique industrielle de Biden pour une domination verte. L’administration Biden reprend et amplifie les politiques minières initiées sous Trump, en les réorientant vers les objectifs de transition écologique. Un rapport sur les chaînes d’approvisionnement publié en 2021 propose une stratégie de filière lithium intégrée — de l’extraction au recyclage — appuyée par la loi sur la production de défense et des financements publics massifs. La loi sur les infrastructures (2021), l’Inflation Reduction Act (IRA) et le CHIPS and Science Act (2022) allouent plusieurs centaines de milliards de dollars à la relocalisation industrielle, tout en imposant des règles strictes sur la provenance des composants pour véhicules électriques. En 2024, Biden augmente fortement les tarifs douaniers sur les batteries, véhicules électriques et minéraux chinois, associant transition énergétique et compétition géopolitique, au risque de brouiller la frontière entre action climatique et protectionnisme.


2025

01 Janvier 2025

Trump 2.0. Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, Trump a relancé une stratégie offensive en matière de minéraux critiques. Le décret 14241 invoque la loi sur la production de défense pour accélérer l’exploitation sur le sol américain. Le décret 14272 ordonne une enquête sur les risques liés aux importations de minéraux transformés, prélude à de potentielles sanctions commerciales. Un troisième décret promeut l’exploitation offshore des grands fonds marins. En mai 2025, dix nouveaux projets miniers sont intégrés au programme FAST-41 de simplification des procédures. Cette stratégie, qui vise l’autonomie minérale des États-Unis et leur domination sur les matériaux stratégiques, s’accompagne paradoxalement d’un désengagement des investissements renouvelables.


Sanctions américaines contre l'Iran (1979-2025)

1979

01 Janvier 1979

Dix jours après le début de la crise occasionnée par la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, le président Jimmy Carter promulgue l’Executive Order 12170, qui impose la saisie de tous les avoirs du gouvernement iranien détenus aux États-Unis, soit la gelée de plus de 8 milliards de dépôts bancaires, de réserves d’or et d’autres biens. Un embargo commercial est également décrété. Cette mesure est levée en janvier 1981 dans le cadre des accords d’Alger, qui constituent un règlement négocié contre une libération des otages. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont formellement interrompues depuis avril 1980.

1983

01 Janvier 1983

Les sanctions s’étendent au domaine militaire dans le contexte de la guerre Iran-Irak (1981-1988). Ronald Reagan lance l’Opération Staunch, qui impose un embargo sur les armes, y compris sur les pièces détachées de production américaine. L’affaire Iran-Contra révèlera que les ventes d’armes ont secrètement perduré, via Israël, dans le double but d’obtenir la libération de sept otages américains détenus au Liban et de dégager un excédent budgétaire afin de fournir du matériel militaire aux insurgés nicaraguayens Contra, soutenus par Reagan.

1995-1996

01 Janvier 1995

En 1995, Bill Clinton interdit aux entreprises américaines de procéder à la supervision, à la gestion et au financement de l’exploitation des ressources pétrolières situées en Iran. Son administration bloque à nouveau toute activité commerciale entre les deux pays. L’année suivante, le Congrès américain adopte la loi dite d'Amato-Kennedy, censée mettre un terme à l'acquisition d'armes de destruction massive et au soutien au terrorisme de l'Iran et de la Lybie. Les diverses sanctions incluses dans la loi affectent également les opérateurs économiques internationaux. Deux ans plus tard, suite à un compromis négocié avec l’UE, les sociétés européennes seront temporairement exonérées de ces sanctions. Suite à l’élection du réformiste Mohammad Khatami en 1997, certaines de ces mesures sont aussi assouplies.

2004-2006

01 Janvier 2004

G.W. Bush impose des sanctions dans le domaine des publications scientifiques iraniennes, afin d’entraver la recherche en ingénierie nucléaire. Un nouvel Executive Order gèle également les avoirs des personnes liées au programme nucléaire iranien. Ce sont ensuite les institutions bancaires du pays qui se voient privées d’accès direct au système financier américain. Une liste de personnes physiques et morales indésirables est établie par le Trésor. Celles-ci sont ajoutées aux systèmes de filtrage automatisés utilisés par de nombreuses banques internationales, et risquent également d’être sanctionnées par le Patriot Act.


2010-2014

01 Janvier 2010

Un tour de vis supplémentaire est donné par Barack Obama, qui entérine le Comprehensive Iran Sanctions, Accountability, and Divestment Act, voté par le Congrès, une mesure visant à renforcer les restrictions économiques à l'encontre de l'Iran, notamment par l'interdiction d'importer divers produits d'origine iranienne, et via un autre paquet de sanctions financières imposant des amendes record de plusieurs milliards de dollars à certaines grandes institutions bancaires des places européennes.

2018-2019

01 Janvier 2018

Donald Trump impose une salve de mesures à l’intitulé explicite : le Countering America's Adversaries Through Sanctions Act. Les sanctions levées dans le cadre de l'accord nucléaire signé à Vienne en 2015, le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), sont également réintroduites. Des investisseurs chinois, britanniques, et émiratis sont sévèrement pénalisés pour leurs activités en Iran. Par le biais du Trésor, la Maison Blanche bloque les transactions avec les secteurs iraniens du fer, de l'acier, de l’aluminium et du cuivre et s’en prend directement au guide suprême Khamenei et à son entourage, y compris à des juges et au ministre des affaires étrangères Mohammad Javad Zarif.

2021-2024

01 Janvier 2021

Le retour au pouvoir de l’administration démocrate n’est pas synonyme de levée des sanctions trumpiennes. Au contraire, le gouvernement Biden utilise le motif de la répression des manifestations consécutives à la mort de Mahsa Amini pour faire passer de nouvelles mesures visant les organisations sécuritaires du pays telle la Police des Moeurs. D’autres sanctions sont présentées comme des réponses au développement du programme balistique iranien.

2025

21 Octobre 2025

À l’aube de son second mandat, Trump repart de plus belle, promettant une campagne de “pression maximale” sur l’Iran. Il reconduit ainsi une vague de sanctions envers le complexe militaro-industriel de Téhéran, engage des actions choc contre des personnalités en vue, allonge la liste des institutions indésirables, et s’efforce en particulier de torpiller le commerce sino-iranien.

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