La longue Guerre civile espagnole en Amérique latine

Kirsten WELD Propos recueillis le 19 Mars 2026

Introduction

Prologue

La Guerre civile espagnole est rarement mobilisée comme prisme pour analyser les décennies d’après-guerre. Considéré comme un prélude décisif à la Seconde Guerre mondiale, l’affrontement entre les républicains et les franquistes semble, à première vue, offrir peu de prise pour éclairer un monde dominé par les rivalités de la Guerre froide et les luttes anticoloniales. Peut-être cela tient-il à la complexité de son héritage. Victorieux grâce à l’aide reçue de Adolf Hitler et de Benito Mussolini, le régime de Francisco Franco n’a pas moins fini par être intégré au camp dit “antitotalitaire”. De l’autre côté du Rideau de fer, les vétérans des Brigades internationales comptèrent parmi les premières victimes des purges staliniennes.

L’Amérique latine ne fait pas exception à cette occultation de la guerre d’Espagne. La succession de révolutions, de coups d’État, d’expériences démocratiques et de dictatures militaires qui ont secoué le sous-continent durant la Guerre froide est le plus souvent interprétée comme autant d’expressions de la domination des États-Unis — et de contestations de celle-ci.

Pourtant, comme le montre l’historienne canadienne Kirsten Weld, la Guerre civile espagnole n’a jamais cessé d’être une référence structurante dans l’imaginaire des acteurs politiques latino-américains. À gauche comme à droite, le destin tragique de la République espagnole a servi de source d’inspiration — moins comme un jalon important de l’histoire européenne qu’à titre de leçon de choses pour les combats dans lesquels progressistes et conservateurs d’Amérique latine étaient engagés.

Dans ses articles récents et dans son ouvrage à paraître, Ruins and Glory, Kirsten Weld met au jour les histoires enfouies de ce qu’elle appelle la “longue Guerre civile espagnole” en Amérique latine. L’origine de ce projet, explique-t-elle dans son entretien avec Diagrammes, tient à une découverte d’archives : une conversation privée entre Augusto Pinochet et Henry Kissinger en 1976. Soucieux de préciser la nature de son projet au secrétaire d’État américain, le dictateur chilien lui explique que son propre combat s’inscrit dans le prolongement d’un conflit déclenché quarante ans plus tôt par le soulèvement militaire de Franco. Peu après, Weld constate que les dirigeants réactionnaires ne sont pas les seuls à user de la Guerre civile espagnole comme d’une boussole. À l’autre extrémité du spectre politique, l’intellectuel nicaraguayen Sergio Ramírez écrit dans ses mémoires sur la révolution sandiniste de 1979 que lui et ses camarades ont hérité des “rêves perdus de la République espagnole, transmis de génération en génération”.

Une fois que l’on commence à les traquer, nous confie Kirsten Weld, les références à la Guerre civile espagnole surgissent partout : des écrits de Pablo Neruda, Gabriel García Márquez et Roberto Bolaño aux souvenirs d’enfance de Fidel Castro et de Che Guevara — tous deux formés à la guérilla par des exilés espagnols — mais aussi dans les sermons alarmés d’évêques conservateurs ou les diatribes d’idéologues réactionnaires. Plus qu’un simple épisode mémorable, le conflit entre la République espagnole et ses adversaires phalangistes a constitué un véritable réservoir d’enseignements, riche et complexe, pour la gauche comme pour la droite.

Aux yeux des conservateurs latino-américains, l’Espagne franquiste offrait une synthèse particulièrement séduisante entre anticommunisme catholique et racialisme antilibéral. Le Généralissime n’avait pas seulement réaffirmé les privilèges coloniaux de l’hispanité auxquels les élites dirigeantes latino-américaines prétendaient appartenir ; il avait aussi ravivé l’imaginaire de la Reconquista médiévale. Dans cette vision, les communistes n’étaient pas seulement des adversaires politiques, mais une race étrangère invasive, porteuse de ce que le psychiatre espagnol Antonio Vallejo-Nájera appelait un “gène rouge”. L’objectif final n’était donc pas seulement de prévenir les révolutions socialistes ou l’élection de gouvernements de front populaire, mais bien de remonter le cours de l’histoire vers un ordre social d’Ancien Régime, résolument pré-démocratique.

De leur côté, les progressistes latino-américains s’interrogeaient sur les leçons à tirer de la chute de la République espagnole : ses dirigeants élus avaient-ils été trop timorés ou trop radicaux dans leur lutte antifasciste ? Dans quelle mesure les divisions internes de leur coalition avaient-elles contribué à leur défaite ? Et quelles étaient les chances de mener des réformes démocratiques dans l’Amérique latine de l’après-guerre, alors même que les dirigeants du « monde libre » n’avaient aucun scrupule à intégrer l’Espagne franquiste à l’ONU et soutenaient désormais les coups d’État de ses admirateurs sur le sous-continent ?

Les transitions démocratiques qui ont accompagné ou suivi la fin de la Guerre froide n’ont pas entamé l’importance symbolique de la Guerre civile espagnole en Amérique latine. À gauche, la dimension anticoloniale des mouvements sociaux qui ont conduit aux « vagues roses » des années 2000 témoigne de ce à quoi ils s’opposaient : un ordre postcolonial largement fondé sur la suprématie hispanique défendue par les héritiers de Franco. À droite, l’idée phalangiste selon laquelle la démocratie libérale n’est pas l’antithèse du communisme, mais sa porte d’entrée, éclaire en grande partie l’ascension de caudillos postmodernes, de Jair Bolsonaro et Nayib Bukele à Javier Milei et José Antonio Kast.

À mesure que se multiplient des régimes illibéraux ou néofascistes qui s’emploient à criminaliser toute forme de résistance antifasciste, il est devenu courant d’évoquer un retour des années 1930. Pourtant, comme le montre Kirsten Weld, ce à quoi nous assistons — en Amérique latine comme ailleurs — relève moins d’une résurgence d’idéologies que l’on croyait révolues après des décennies de sommeil que de l’affleurement et de la transformation de courants intellectuels et politiques qui n’ont, en réalité, jamais disparu. L’empreinte durable de la Guerre civile espagnole en Amérique latine en est une illustration exemplaire.

Notre entretien a eu lieu à New York, le 19 mars 2026.

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Prologue

La Guerre civile espagnole est rarement mobilisée comme prisme pour analyser les décennies d’après-guerre. Considéré comme un prélude décisif à la Seconde Guerre mondiale, l’affrontement entre les républicains et les franquistes semble, à première vue, offrir peu de prise pour éclairer un monde dominé par les rivalités de la Guerre froide et les luttes anticoloniales. Peut-être cela tient-il à la complexité de son héritage. Victorieux grâce à l’aide reçue de Adolf Hitler et de Benito Mussolini, le régime de Francisco Franco n’a pas moins fini par être intégré au camp dit “antitotalitaire”. De l’autre côté du Rideau de fer, les vétérans des Brigades internationales comptèrent parmi les premières victimes des purges staliniennes.

L’Amérique latine ne fait pas exception à cette occultation de la guerre d’Espagne. La succession de révolutions, de coups d’État, d’expériences démocratiques et de dictatures militaires qui ont secoué le sous-continent durant la Guerre froide est le plus souvent interprétée comme autant d’expressions de la domination des États-Unis — et de contestations de celle-ci.

Pourtant, comme le montre l’historienne canadienne Kirsten Weld, la Guerre civile espagnole n’a jamais cessé d’être une référence structurante dans l’imaginaire des acteurs politiques latino-américains. À gauche comme à droite, le destin tragique de la République espagnole a servi de source d’inspiration — moins comme un jalon important de l’histoire européenne qu’à titre de leçon de choses pour les combats dans lesquels progressistes et conservateurs d’Amérique latine étaient engagés.

Dans ses articles récents et dans son ouvrage à paraître, Ruins and Glory, Kirsten Weld met au jour les histoires enfouies de ce qu’elle appelle la “longue Guerre civile espagnole” en Amérique latine. L’origine de ce projet, explique-t-elle dans son entretien avec Diagrammes, tient à une découverte d’archives : une conversation privée entre Augusto Pinochet et Henry Kissinger en 1976. Soucieux de préciser la nature de son projet au secrétaire d’État américain, le dictateur chilien lui explique que son propre combat s’inscrit dans le prolongement d’un conflit déclenché quarante ans plus tôt par le soulèvement militaire de Franco. Peu après, Weld constate que les dirigeants réactionnaires ne sont pas les seuls à user de la Guerre civile espagnole comme d’une boussole. À l’autre extrémité du spectre politique, l’intellectuel nicaraguayen Sergio Ramírez écrit dans ses mémoires sur la révolution sandiniste de 1979 que lui et ses camarades ont hérité des “rêves perdus de la République espagnole, transmis de génération en génération”.

Une fois que l’on commence à les traquer, nous confie Kirsten Weld, les références à la Guerre civile espagnole surgissent partout : des écrits de Pablo Neruda, Gabriel García Márquez et Roberto Bolaño aux souvenirs d’enfance de Fidel Castro et de Che Guevara — tous deux formés à la guérilla par des exilés espagnols — mais aussi dans les sermons alarmés d’évêques conservateurs ou les diatribes d’idéologues réactionnaires. Plus qu’un simple épisode mémorable, le conflit entre la République espagnole et ses adversaires phalangistes a constitué un véritable réservoir d’enseignements, riche et complexe, pour la gauche comme pour la droite.

Aux yeux des conservateurs latino-américains, l’Espagne franquiste offrait une synthèse particulièrement séduisante entre anticommunisme catholique et racialisme antilibéral. Le Généralissime n’avait pas seulement réaffirmé les privilèges coloniaux de l’hispanité auxquels les élites dirigeantes latino-américaines prétendaient appartenir ; il avait aussi ravivé l’imaginaire de la Reconquista médiévale. Dans cette vision, les communistes n’étaient pas seulement des adversaires politiques, mais une race étrangère invasive, porteuse de ce que le psychiatre espagnol Antonio Vallejo-Nájera appelait un “gène rouge”. L’objectif final n’était donc pas seulement de prévenir les révolutions socialistes ou l’élection de gouvernements de front populaire, mais bien de remonter le cours de l’histoire vers un ordre social d’Ancien Régime, résolument pré-démocratique.

De leur côté, les progressistes latino-américains s’interrogeaient sur les leçons à tirer de la chute de la République espagnole : ses dirigeants élus avaient-ils été trop timorés ou trop radicaux dans leur lutte antifasciste ? Dans quelle mesure les divisions internes de leur coalition avaient-elles contribué à leur défaite ? Et quelles étaient les chances de mener des réformes démocratiques dans l’Amérique latine de l’après-guerre, alors même que les dirigeants du « monde libre » n’avaient aucun scrupule à intégrer l’Espagne franquiste à l’ONU et soutenaient désormais les coups d’État de ses admirateurs sur le sous-continent ?

Les transitions démocratiques qui ont accompagné ou suivi la fin de la Guerre froide n’ont pas entamé l’importance symbolique de la Guerre civile espagnole en Amérique latine. À gauche, la dimension anticoloniale des mouvements sociaux qui ont conduit aux « vagues roses » des années 2000 témoigne de ce à quoi ils s’opposaient : un ordre postcolonial largement fondé sur la suprématie hispanique défendue par les héritiers de Franco. À droite, l’idée phalangiste selon laquelle la démocratie libérale n’est pas l’antithèse du communisme, mais sa porte d’entrée, éclaire en grande partie l’ascension de caudillos postmodernes, de Jair Bolsonaro et Nayib Bukele à Javier Milei et José Antonio Kast.

À mesure que se multiplient des régimes illibéraux ou néofascistes qui s’emploient à criminaliser toute forme de résistance antifasciste, il est devenu courant d’évoquer un retour des années 1930. Pourtant, comme le montre Kirsten Weld, ce à quoi nous assistons — en Amérique latine comme ailleurs — relève moins d’une résurgence d’idéologies que l’on croyait révolues après des décennies de sommeil que de l’affleurement et de la transformation de courants intellectuels et politiques qui n’ont, en réalité, jamais disparu. L’empreinte durable de la Guerre civile espagnole en Amérique latine en est une illustration exemplaire.

Notre entretien a eu lieu à New York, le 19 mars 2026.

Biographie de Kirsten Weld

Kirsten Weld est historienne spécialisée dans l'Amérique latine moderne et professeure d'histoire à l'université Harvard. Ses recherches portent sur les luttes du XXe siècle autour des inégalités, de la justice et de la mémoire historique.

Son premier ouvrage, Paper Cadavers: The Archives of Dictatorship in Guatemala (2014), est une étude historique et ethnographique des archives colossales constituées par la police nationale du Guatemala, qui ont servi d’outils de répression d’État pendant les 36 années de guerre civile que le pays a connues, ont été dissimulées à la commission de la vérité chargée d’enquêter sur les crimes contre l’humanité à la fin de la guerre, ont été découvertes par hasard par des militants pour la justice en 2005, puis réutilisées au service du travail de mémoire et de la reconstruction d’après-guerre. Cet ouvrage a remporté le prix WOLA-Duke Human Rights Book Award 2015 et le prix du meilleur livre 2016 décerné par la section Histoire récente et mémoire de la Latin American Studies Association ; il a été publié en espagnol par AVANCSO sous le titre Cadáveres de papel: Los archivos de la dictadura en Guatemala (2017).

Son deuxième ouvrage, à paraître sous le titre Ruins and Glory: The Long Spanish Civil War in Latin America, examine l’impact et l’héritage de la guerre civile espagnole dans les Amériques, des années 1930 à nos jours. Il sera publié par Harvard University Press début 2028. Les résultats de ce projet de recherche ont été publiés dans Hispanic American Historical Review, Journal of Latin American Studies, Dissent et Public Books.

Née et élevée au Canada, Mme Weld est titulaire d’une licence de l’université McGill et d’un doctorat de l’université de Yale. Elle est coprésidente de la section de Harvard de l’Association Américaine des Professeurs d’Université.


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Biographie de Kirsten Weld

Kirsten Weld est historienne spécialisée dans l'Amérique latine moderne et professeure d'histoire à l'université Harvard. Ses recherches portent sur les luttes du XXe siècle autour des inégalités, de la justice et de la mémoire historique.

Son premier ouvrage, Paper Cadavers: The Archives of Dictatorship in Guatemala (2014), est une étude historique et ethnographique des archives colossales constituées par la police nationale du Guatemala, qui ont servi d’outils de répression d’État pendant les 36 années de guerre civile que le pays a connues, ont été dissimulées à la commission de la vérité chargée d’enquêter sur les crimes contre l’humanité à la fin de la guerre, ont été découvertes par hasard par des militants pour la justice en 2005, puis réutilisées au service du travail de mémoire et de la reconstruction d’après-guerre. Cet ouvrage a remporté le prix WOLA-Duke Human Rights Book Award 2015 et le prix du meilleur livre 2016 décerné par la section Histoire récente et mémoire de la Latin American Studies Association ; il a été publié en espagnol par AVANCSO sous le titre Cadáveres de papel: Los archivos de la dictadura en Guatemala (2017).

Son deuxième ouvrage, à paraître sous le titre Ruins and Glory: The Long Spanish Civil War in Latin America, examine l’impact et l’héritage de la guerre civile espagnole dans les Amériques, des années 1930 à nos jours. Il sera publié par Harvard University Press début 2028. Les résultats de ce projet de recherche ont été publiés dans Hispanic American Historical Review, Journal of Latin American Studies, Dissent et Public Books.

Née et élevée au Canada, Mme Weld est titulaire d’une licence de l’université McGill et d’un doctorat de l’université de Yale. Elle est coprésidente de la section de Harvard de l’Association Américaine des Professeurs d’Université.