L’Italie, orpheline de l’antifascisme
Introduction
Biographie de Stefanie Prezioso
Stefanie Prezioso a obtenu son doctorat en histoire à l’Université de Lausanne en 2002. Elle a enseigné à Trinity College et a été chercheuse invitée à NYU. Elle est actuellement professeure d’histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de cette université. Elle est l’autrice ou la coéditrice, parmi d’autres publications, de Contre la guerre 14–18. Résistances mondiales et révolution sociale (2017) ; Echoes of October. International Commemorations of the Bolshevik Revolution 1918–1990 (Londres : Lawrence & Wishart, 2017, avec Jean-François Fayet et Valérie Gorin) ; Découvrir l’antifascisme (2025) ; et Quand vient la nuit. Volontaires internationaux contre le fascisme (1936-1939) (avec Jean Batou et Ami-Jacques Rapin, 2026).
Ses recherches portent sur la Première Guerre mondiale, les processus révolutionnaires dans la première moitié du 20e siècle, la violence politique, l’antifascisme et le fascisme. Ses travaux sur le fascisme examinent ses origines politiques, ses définitions conceptuelles et ses dimensions transnationales. Elle s’intéresse également aux usages publics de la mémoire du fascisme dans les médias contemporains — technologies médiatiques, réseaux sociaux, jeux en ligne et algorithmes de recherche — ainsi que dans les discours politiques.
Bibliographie sélectionnée
Ouvrages
Stefanie Prezioso (ed. with Jean Batou, Ami-Jacques Rapin, forthcoming 2026), Quand vient la nuit. Volontaires internationaux contre le fascisme 1936-1939, Paris, Syllepse.
Stefanie Prezioso (2025), Découvrir l’antifascisme, Paris, éditions sociales. ISBN 2533671195.
Stefanie Prezioso (2017), Contre la guerre 14-18. Résistances mondiales et révolution sociale, Paris, La Dispute, 2017, 420 p. (ISBN : 978-2-84303-281-3)
Stéfanie Prezioso (ed with Jean-François Fayet, Valérie Gorin) (2017), Echoes of October. International Commemorations of the Bolshevik Revolution 1918-1990, London, Lawrence & Wishart, 256 p. (ISBN 978-1-910448-96-0)
Chapitres d’ouvrages
Stéfanie Prezioso (2021), « Fascisme(s) «, in Razmig Keucheyan, Jean-Numa Ducange (dir.), Histoire globale des socialismes, Paris, PUF, 2021, p. 242-252 ( ISBN: 978-2-13-082210-3)
Stéfanie Prezioso (2020), « Engagements. La guerre comme expérience idéologique et politique», in André Loez (dir.), Mondes en guerre. Tome III. Guerres mondiales et impériales 1870-1945, Paris, Passés/Composés, 2020, p. 423-475 (ISBN : 978-2-3793-3248-7)
Stéfanie Prezioso (2016), « Did Revisionism Win? Italy between loss of historical consciousness and nostalgia for the past », in Hugo García, Mercedes Yusta, Xavier Tabet, and Cristina Climaco (eds), Rethinking Antifascism. History, Memory and Politics, 1922 to the Present, New York, Berghahn Book, 2016, p. 241-257 (ISBN 978-1-78533-138-1)
Articles
Stefanie Prezioso (2025), « Fascisme, hier, aujourd’hui, demain » in Fascisme 2.0, AOC, juin 2025, p. 17-24.
Stefanie Prezioso (2025), « The Trouble with Fascism analogies », Jacobin, 21.11
Stefanie Prezioso (2024), « The Antifascist Left. On Joseph Fronczak, Everything Is Possible: Antifascism and the Left in the Age of Fascism (Yale University Press, 2023) », Catalyst: À journal of Theory & Strategy, Vol. 8, N°1.
Stefanie Prezioso (2008), « Antifascism and Antitotalitarianism: The Italian Debate », Journal of Contemporary History 43(4) (October), 555–72
Biographie de Stefanie Prezioso
Stefanie Prezioso a obtenu son doctorat en histoire à l’Université de Lausanne en 2002. Elle a enseigné à Trinity College et a été chercheuse invitée à NYU. Elle est actuellement professeure d’histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de cette université. Elle est l’autrice ou la coéditrice, parmi d’autres publications, de Contre la guerre 14–18. Résistances mondiales et révolution sociale (2017) ; Echoes of October. International Commemorations of the Bolshevik Revolution 1918–1990 (Londres : Lawrence & Wishart, 2017, avec Jean-François Fayet et Valérie Gorin) ; Découvrir l’antifascisme (2025) ; et Quand vient la nuit. Volontaires internationaux contre le fascisme (1936-1939) (avec Jean Batou et Ami-Jacques Rapin, 2026).
Ses recherches portent sur la Première Guerre mondiale, les processus révolutionnaires dans la première moitié du 20e siècle, la violence politique, l’antifascisme et le fascisme. Ses travaux sur le fascisme examinent ses origines politiques, ses définitions conceptuelles et ses dimensions transnationales. Elle s’intéresse également aux usages publics de la mémoire du fascisme dans les médias contemporains — technologies médiatiques, réseaux sociaux, jeux en ligne et algorithmes de recherche — ainsi que dans les discours politiques.
Bibliographie sélectionnée
Ouvrages
Stefanie Prezioso (ed. with Jean Batou, Ami-Jacques Rapin, forthcoming 2026), Quand vient la nuit. Volontaires internationaux contre le fascisme 1936-1939, Paris, Syllepse.
Stefanie Prezioso (2025), Découvrir l’antifascisme, Paris, éditions sociales. ISBN 2533671195.
Stefanie Prezioso (2017), Contre la guerre 14-18. Résistances mondiales et révolution sociale, Paris, La Dispute, 2017, 420 p. (ISBN : 978-2-84303-281-3)
Stéfanie Prezioso (ed with Jean-François Fayet, Valérie Gorin) (2017), Echoes of October. International Commemorations of the Bolshevik Revolution 1918-1990, London, Lawrence & Wishart, 256 p. (ISBN 978-1-910448-96-0)
Chapitres d’ouvrages
Stéfanie Prezioso (2021), « Fascisme(s) «, in Razmig Keucheyan, Jean-Numa Ducange (dir.), Histoire globale des socialismes, Paris, PUF, 2021, p. 242-252 ( ISBN: 978-2-13-082210-3)
Stéfanie Prezioso (2020), « Engagements. La guerre comme expérience idéologique et politique», in André Loez (dir.), Mondes en guerre. Tome III. Guerres mondiales et impériales 1870-1945, Paris, Passés/Composés, 2020, p. 423-475 (ISBN : 978-2-3793-3248-7)
Stéfanie Prezioso (2016), « Did Revisionism Win? Italy between loss of historical consciousness and nostalgia for the past », in Hugo García, Mercedes Yusta, Xavier Tabet, and Cristina Climaco (eds), Rethinking Antifascism. History, Memory and Politics, 1922 to the Present, New York, Berghahn Book, 2016, p. 241-257 (ISBN 978-1-78533-138-1)
Articles
Stefanie Prezioso (2025), « Fascisme, hier, aujourd’hui, demain » in Fascisme 2.0, AOC, juin 2025, p. 17-24.
Stefanie Prezioso (2025), « The Trouble with Fascism analogies », Jacobin, 21.11
Stefanie Prezioso (2024), « The Antifascist Left. On Joseph Fronczak, Everything Is Possible: Antifascism and the Left in the Age of Fascism (Yale University Press, 2023) », Catalyst: À journal of Theory & Strategy, Vol. 8, N°1.
Stefanie Prezioso (2008), « Antifascism and Antitotalitarianism: The Italian Debate », Journal of Contemporary History 43(4) (October), 555–72
Prologue
L’Italie joue un rôle déterminant dans la normalisation de l’union des droites en Europe. La terre natale du fascisme est non seulement le plus grand pays de l’Union régi par une coalition bleue-brune mais aussi celui où cet attelage a la plus longue expérience du pouvoir. Giorgia Meloni, qui dirige le gouvernement depuis 2022, était déjà ministre de Silvio Berlusconi quatorze ans plus tôt. En outre, contrairement à Viktor Orbán, elle est reconnue comme une partenaire fiable par les autres dirigeants européens.
Pour Stefanie Prezioso, la légitimation des héritiers du fascisme doit être rapportée à la disqualification progressive de l’antifascisme. Dans l’entretien qu’elle a donné à diagrammes, l’historienne rappelle que, dès les premières années d’après-guerre, la démocratie chrétienne d’Alcide de Gasperi a veillé à étouffer les espoirs de changement radical dont la résistance était porteuse. Reste que privée de la vigilance dont l’antifascisme est le nom, la démocratie cesse bientôt de reconnaître ses ennemis. Comme le souligne Stefanie Prezioso, l’invocation de la réconciliation nationale a rapidement servi à dédouaner les fidèles du Duce.
Étroitement surveillés par leur parrain américain, les démocrates-chrétiens ont également été secondés par la direction du parti communiste : Moscou entendait préserver le statu quo et Palmiro Togliatti a obtempéré en calmant les ardeurs des militants. Le projet de modernisation consensuelle dont s’accommodaient les deux grands partis sera sans doute sérieusement contesté par ce qu’on a appelé le long mai 68. Toutefois, les années de plomb et l’échec du « compromis historique » qui achèvent cette séquence vont à la fois ouvrir la voie à la contre-révolution néolibérale et précipiter la fin de la Première République.
Si les scandales de corruption exposés par l’ “Opération mains propres” ont détruit la démocratie chrétienne, c’est peu dire que la disparition du parti jusque-là hégémonique n’a pas profité à la gauche. Ébranlé par la chute de l’empire soviétique dont il s’était pourtant dissocié, le parti communiste s’auto-dissout en 1991 et laisse aussitôt la place à une formation convertie aux préceptes de la raison néolibérale. C’est de ce vide, explique Stefanie Prezioso, qu’émerge une droite mutante et déjà extrémisée, où le kitsch et l’exaltation de la liberté entrepreneuriale le disputent aux pulsions réactionnaires. Figure de proue de cette époque, Silvio Berlusconi remporte les élections pour la première fois en 1994. Fort de son empire médiatique, il parvient à faire de son impudence un modèle d’émancipation et à porter les résistances qu’elle suscite au compte d’un totalitarisme rouge honni par les Italiens ordinaires. Après avoir été déclaré obsolète par les démocrates-chrétiens, l’antifascisme devient un souvenir importun sous la Deuxième République.
La coalition qui se forme autour de Forza Italia, le parti de Berlusconi, est déjà celle qui exerce aujourd’hui le pouvoir : on y trouve en effet les libertariens de la Ligue du Nord et les mussoliniens reconvertis en postfascistes d’Alliance Nationale. Les premiers reprochent à l’État de déverser l’argent de leurs impôts sur des parasites – quitte à remplacer les Italiens du Sud par les travailleurs migrants lorsqu’ils passent du séparatisme au nationalisme – tandis que les seconds s’emploient à montrer qu’en dehors de quelques errements entre 1938 et 1945, la droite nationale n’a jamais cessé de servir dignement la patrie.
En plus de la pusillanimité de leurs rivaux de centre-gauche, Berlusconi et ses alliés bénéficient de l’essor du mouvement cinq étoiles créé par Beppe Grillo. Stefanie Prezioso montre comment les indignations à géométrie variable du comédien – de la privatisation de l’eau au laxisme supposé de la politique migratoire – vont créer un climat de confusion ruineux pour la traduction des mouvements sociaux en initiatives politiques cohérentes. Aussi n’est-ce ni l’attrait du parti démocrate ni la résurgence d’une gauche de gauche qui mettront un terme à l’ère Berlusconi mais bien l’impatience des institutions européennes. Celles-ci considèrent en effet que le premier ministre italien est trop dispendieux et exigent qu’il soit mis sur la touche.
Se profile alors la configuration actuelle où Forza Italia n’est plus qu’un parti croupion au sein d’une coalition dominée par Fratelli d’Italia, une formation dont les origines fascistes sont manifestes. Giorgia Meloni n’en est pas moins adoubée par les partenaires européens de l’Italie, qui lui savent gré d’opérer un effacement sans heurt de la frontière entre la droite et l’extrême-droite. Cependant, à l’image de l’administration Trump, son gouvernement ne se contente plus d’effacer la mémoire de l’antifascisme : celui-ci est désormais synonyme d’une violence inhérente à la gauche et criminalisé en conséquence. Préoccupée par le franchissement de ce nouveau palier, Stéfanie Prezioso y voit aussi un motif d’espoir : si l’extrême-droite s’estime menacée par l’antifascisme, avance-t-elle, n’est-ce pas le signe qu’il demeure une ressource indispensable pour la combattre ?
Notre entretien a eu lieu à Paris, le 13 octobre 2025.
Prologue
L’Italie joue un rôle déterminant dans la normalisation de l’union des droites en Europe. La terre natale du fascisme est non seulement le plus grand pays de l’Union régi par une coalition bleue-brune mais aussi celui où cet attelage a la plus longue expérience du pouvoir. Giorgia Meloni, qui dirige le gouvernement depuis 2022, était déjà ministre de Silvio Berlusconi quatorze ans plus tôt. En outre, contrairement à Viktor Orbán, elle est reconnue comme une partenaire fiable par les autres dirigeants européens.
Pour Stefanie Prezioso, la légitimation des héritiers du fascisme doit être rapportée à la disqualification progressive de l’antifascisme. Dans l’entretien qu’elle a donné à diagrammes, l’historienne rappelle que, dès les premières années d’après-guerre, la démocratie chrétienne d’Alcide de Gasperi a veillé à étouffer les espoirs de changement radical dont la résistance était porteuse. Reste que privée de la vigilance dont l’antifascisme est le nom, la démocratie cesse bientôt de reconnaître ses ennemis. Comme le souligne Stefanie Prezioso, l’invocation de la réconciliation nationale a rapidement servi à dédouaner les fidèles du Duce.
Étroitement surveillés par leur parrain américain, les démocrates-chrétiens ont également été secondés par la direction du parti communiste : Moscou entendait préserver le statu quo et Palmiro Togliatti a obtempéré en calmant les ardeurs des militants. Le projet de modernisation consensuelle dont s’accommodaient les deux grands partis sera sans doute sérieusement contesté par ce qu’on a appelé le long mai 68. Toutefois, les années de plomb et l’échec du « compromis historique » qui achèvent cette séquence vont à la fois ouvrir la voie à la contre-révolution néolibérale et précipiter la fin de la Première République.
Si les scandales de corruption exposés par l’ “Opération mains propres” ont détruit la démocratie chrétienne, c’est peu dire que la disparition du parti jusque-là hégémonique n’a pas profité à la gauche. Ébranlé par la chute de l’empire soviétique dont il s’était pourtant dissocié, le parti communiste s’auto-dissout en 1991 et laisse aussitôt la place à une formation convertie aux préceptes de la raison néolibérale. C’est de ce vide, explique Stefanie Prezioso, qu’émerge une droite mutante et déjà extrémisée, où le kitsch et l’exaltation de la liberté entrepreneuriale le disputent aux pulsions réactionnaires. Figure de proue de cette époque, Silvio Berlusconi remporte les élections pour la première fois en 1994. Fort de son empire médiatique, il parvient à faire de son impudence un modèle d’émancipation et à porter les résistances qu’elle suscite au compte d’un totalitarisme rouge honni par les Italiens ordinaires. Après avoir été déclaré obsolète par les démocrates-chrétiens, l’antifascisme devient un souvenir importun sous la Deuxième République.
La coalition qui se forme autour de Forza Italia, le parti de Berlusconi, est déjà celle qui exerce aujourd’hui le pouvoir : on y trouve en effet les libertariens de la Ligue du Nord et les mussoliniens reconvertis en postfascistes d’Alliance Nationale. Les premiers reprochent à l’État de déverser l’argent de leurs impôts sur des parasites – quitte à remplacer les Italiens du Sud par les travailleurs migrants lorsqu’ils passent du séparatisme au nationalisme – tandis que les seconds s’emploient à montrer qu’en dehors de quelques errements entre 1938 et 1945, la droite nationale n’a jamais cessé de servir dignement la patrie.
En plus de la pusillanimité de leurs rivaux de centre-gauche, Berlusconi et ses alliés bénéficient de l’essor du mouvement cinq étoiles créé par Beppe Grillo. Stefanie Prezioso montre comment les indignations à géométrie variable du comédien – de la privatisation de l’eau au laxisme supposé de la politique migratoire – vont créer un climat de confusion ruineux pour la traduction des mouvements sociaux en initiatives politiques cohérentes. Aussi n’est-ce ni l’attrait du parti démocrate ni la résurgence d’une gauche de gauche qui mettront un terme à l’ère Berlusconi mais bien l’impatience des institutions européennes. Celles-ci considèrent en effet que le premier ministre italien est trop dispendieux et exigent qu’il soit mis sur la touche.
Se profile alors la configuration actuelle où Forza Italia n’est plus qu’un parti croupion au sein d’une coalition dominée par Fratelli d’Italia, une formation dont les origines fascistes sont manifestes. Giorgia Meloni n’en est pas moins adoubée par les partenaires européens de l’Italie, qui lui savent gré d’opérer un effacement sans heurt de la frontière entre la droite et l’extrême-droite. Cependant, à l’image de l’administration Trump, son gouvernement ne se contente plus d’effacer la mémoire de l’antifascisme : celui-ci est désormais synonyme d’une violence inhérente à la gauche et criminalisé en conséquence. Préoccupée par le franchissement de ce nouveau palier, Stéfanie Prezioso y voit aussi un motif d’espoir : si l’extrême-droite s’estime menacée par l’antifascisme, avance-t-elle, n’est-ce pas le signe qu’il demeure une ressource indispensable pour la combattre ?
Notre entretien a eu lieu à Paris, le 13 octobre 2025.