Écologie de guerre
- Introduction
- L’histoire environnementale des idées face aux relations internationales
- L’ouverture et la clôture de la frontière comme métaphore historique
- La signification politique des limites
- Paix de carbone, développementalisme fossile et environnementalisme libéral
- Le retour des politiques industrielles à l’ère de la rivalité sino-américaine. Une course au net zéro?
- La coalition climat entre justice environnementale et climatique
- Adieu au prolétariat ? La composition plurielle du sujet écologiste
- Version intégrale
Introduction
Biographie de Pierre Charbonnier
Pierre Charbonnier est philosophe et chargé de recherche au CNRS, rattaché au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po. Il travaille sur l'histoire, l'épistémologie et les formes de pouvoir associés au gouvernement de la nature dans les sociétés modernes. Son travail a d'abord porté sur l'histoire de l'anthropologie sociale et sur les critiques apportées au dualisme du naturel et du social qui structure la rationalité sociologique classique. Ces recherches ont donné lieu à la publication de La fin d'un grand partage (CNRS éd., 2015).
Il a conduit en parallèle un travail sur l'anthropologie contemporaine et son tournant ontologique, qui a abouti à un livre d'entretiens avec Philippe Descola, La composition des mondes (Flammarion, 2014) et du collectif dirigé avec G. Salmon et P. Skafish, Comparative metaphysics (Rowman & Littlefield, 2017).
Il a ensuite entrepris une étude sur l'histoire des liens entre la processus de conquête de l'autonomie politique dans l'Europe moderne et les transformations du support matériel de ces sociétés. Ce travail, qui a constitué son HDR, est publié sous le titre Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques (La Découverte, 2020, trad. anglaise Polity 2021).
Il est notamment l’auteur de Vers l’écologie de guerre (La Découverte, 2024) et La Coalition climat (Seuil, 2025).
Il également contributeur régulier à la revue Le Grand Continent et a coordonné le numéro de la revue Green intitulé "Écologie de guerre : un nouveau paradigme".
Biographie de Pierre Charbonnier
Pierre Charbonnier est philosophe et chargé de recherche au CNRS, rattaché au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po. Il travaille sur l'histoire, l'épistémologie et les formes de pouvoir associés au gouvernement de la nature dans les sociétés modernes. Son travail a d'abord porté sur l'histoire de l'anthropologie sociale et sur les critiques apportées au dualisme du naturel et du social qui structure la rationalité sociologique classique. Ces recherches ont donné lieu à la publication de La fin d'un grand partage (CNRS éd., 2015).
Il a conduit en parallèle un travail sur l'anthropologie contemporaine et son tournant ontologique, qui a abouti à un livre d'entretiens avec Philippe Descola, La composition des mondes (Flammarion, 2014) et du collectif dirigé avec G. Salmon et P. Skafish, Comparative metaphysics (Rowman & Littlefield, 2017).
Il a ensuite entrepris une étude sur l'histoire des liens entre la processus de conquête de l'autonomie politique dans l'Europe moderne et les transformations du support matériel de ces sociétés. Ce travail, qui a constitué son HDR, est publié sous le titre Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques (La Découverte, 2020, trad. anglaise Polity 2021).
Il est notamment l’auteur de Vers l’écologie de guerre (La Découverte, 2024) et La Coalition climat (Seuil, 2025).
Il également contributeur régulier à la revue Le Grand Continent et a coordonné le numéro de la revue Green intitulé "Écologie de guerre : un nouveau paradigme".
Prologue
Depuis l’entrée dans l’âge de l’écologie, que les historiens situent dans la décennie 1970, s’est imposée une vision irénique du pétrin environnemental. Le mouvement écologiste présentait alors la prise de conscience planétaire comme le prélude à une action concertée de l’humanité pour assurer sa survie. La métaphore universaliste de la Terre comme vaisseau spatial fragile figurait cette nouvelle condition humaine à travers l’image d’un équipage embarqué sur un même navire et exposé à une vulnérabilité partagée.
Près d’un demi siècle plus tard, l'humanité apparaît pourtant plus fragmentée que jamais. Tandis que les puissances fossiles consolident un nouvel axe impérial s’étendant de Washington à Moscou en passant par Riyad, la Chine s’est transformée, en l’espace de deux décennies, de premier émetteur mondial en hégémon industriel des technologies vertes. Elle monopolise désormais les exportations de ce que le Parti communiste chinois désigne comme le « nouveau trio », à savoir les panneaux solaires, les batteries lithium-ion et les véhicules électriques, dont elle assure plus de 70 pour cent de la production mondiale. Elle concentre en outre environ 50 pour cent de la capacité éolienne installée dans le monde et contrôle la majeure partie du traitement et du raffinage des minerais stratégiques, tels que le lithium, le cobalt et les terres rares. La question environnementale se trouve ainsi au cœur des rivalités internationales, que certains commentateurs n’hésitent guère à considérer comme une « nouvelle guerre froide écologique ».
Selon le philosophe Pierre Charbonnier, l’une des voix principales de la lecture écologique de ce nouvel ordre géopolitique, le lien entre relations internationales et environnement constitue un problème ancien qui traverse la pensée moderne depuis ses origines. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il revient sur sa manière de traiter la question environnementale en théorie politique et sur sa lecture de l’histoire des idées géopolitiques. Dans l’ouvrage Vers l’écologie de guerre, Pierre Charbonnier constate l’existence d’une oscillation permanente entre une conception optimiste et une conception pessimiste de la coexistence politique sur une planète limitée. Pour les uns, tant le progrès scientifique et technique que le développement économique seraient de nature à favoriser la paix et la prospérité de tous; pour les autres, ils contribueraient au contraire à raréfier les ressources et à exacerber les conflits.
Notre entretien retrace les principales séquences de cette oscillation. Il s’ouvre sur la première formulation intellectuelle de l’ordre international libéral au XVIIIe siècle, dans le sillage des théories de la paix perpétuelle et du doux commerce chez Kant et Montesquieu. À la fin du XIXe siècle, toutefois, cette ère libérale fondée sur la promesse d’une abondance pacificatrice issue des interdépendances économiques se renverse en son contraire. L’émergence de la pensée géopolitique autour de Friedrich Ratzel et de Halford Mackinder annonce l’entrée dans un âge postcolombien, marqué par la fin de l’expansion coloniale et l’intensification des tensions dans un monde désormais entièrement occupé. Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction de l’ordre international sous supervision états-unienne inaugure alors la période de la « paix de carbone ». Tandis qu’en 1892, l’historien Frederick Jackson Turner avait proclamé la clôture de la frontière dans l’Ouest américain, l’ingénieur du Manhattan Project Vannevar Bush érige désormais la science en « frontière illimitée », déplaçant l’horizon de l’expansion spatiale vers l’innovation technologique. La dernière phase de cette histoire correspond au tournant géoéconomique de l’économie mondiale, marqué par la rivalité sino-américaine et par l’essor de politiques industrielles visant la sécurisation des chaînes de valeur. La question écologique devient ainsi le vecteur d’une recomposition de l’ordre international autour de ce que Carl Schmitt appelait jadis le plurivers — ou, plus prosaïquement, un monde multipolaire. Ces réalignements soulèvent l'enjeu d'une nouvelle coopération climatique en rupture avec l’optimisme libéral de l’interdépendance harmonieuse comme avec le pessimisme géopolitique du conflit inéluctable.
Mais les tensions sur la scène internationale s'accompagnent aussi d’une polarisation sociale inédite à l’échelle nationale. L’inégale répartition des causes et des effets de la crise écologique ainsi que des capacités pour s’y adapter alimente ainsi une nouvelle lutte des classes climatique. En avançant la proposition d’une “coalition climat”, Charbonnier rejoint alors la tradition de l’écologie politique qui a conjugué son “Adieu au prolétariat” avec un appel à la constitution “une nouvelle classe écologique”. La coalition climat désigne un bloc d’intérêts en mesure d’imposer la sortie des énergies fossiles et de redistribuer les risques et les coûts sociaux auxquels les salariés les plus précaires sont exposés lors du démantèlement des industries carbonées. À défaut, l’instrumentalisation de leur insécurité matérielle par l’extrême droite négationniste apparaît comme un scénario inévitable.
Notre entretien a eu lieu à Paris, le 3 octobre 2025.
Prologue
Depuis l’entrée dans l’âge de l’écologie, que les historiens situent dans la décennie 1970, s’est imposée une vision irénique du pétrin environnemental. Le mouvement écologiste présentait alors la prise de conscience planétaire comme le prélude à une action concertée de l’humanité pour assurer sa survie. La métaphore universaliste de la Terre comme vaisseau spatial fragile figurait cette nouvelle condition humaine à travers l’image d’un équipage embarqué sur un même navire et exposé à une vulnérabilité partagée.
Près d’un demi siècle plus tard, l'humanité apparaît pourtant plus fragmentée que jamais. Tandis que les puissances fossiles consolident un nouvel axe impérial s’étendant de Washington à Moscou en passant par Riyad, la Chine s’est transformée, en l’espace de deux décennies, de premier émetteur mondial en hégémon industriel des technologies vertes. Elle monopolise désormais les exportations de ce que le Parti communiste chinois désigne comme le « nouveau trio », à savoir les panneaux solaires, les batteries lithium-ion et les véhicules électriques, dont elle assure plus de 70 pour cent de la production mondiale. Elle concentre en outre environ 50 pour cent de la capacité éolienne installée dans le monde et contrôle la majeure partie du traitement et du raffinage des minerais stratégiques, tels que le lithium, le cobalt et les terres rares. La question environnementale se trouve ainsi au cœur des rivalités internationales, que certains commentateurs n’hésitent guère à considérer comme une « nouvelle guerre froide écologique ».
Selon le philosophe Pierre Charbonnier, l’une des voix principales de la lecture écologique de ce nouvel ordre géopolitique, le lien entre relations internationales et environnement constitue un problème ancien qui traverse la pensée moderne depuis ses origines. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il revient sur sa manière de traiter la question environnementale en théorie politique et sur sa lecture de l’histoire des idées géopolitiques. Dans l’ouvrage Vers l’écologie de guerre, Pierre Charbonnier constate l’existence d’une oscillation permanente entre une conception optimiste et une conception pessimiste de la coexistence politique sur une planète limitée. Pour les uns, tant le progrès scientifique et technique que le développement économique seraient de nature à favoriser la paix et la prospérité de tous; pour les autres, ils contribueraient au contraire à raréfier les ressources et à exacerber les conflits.
Notre entretien retrace les principales séquences de cette oscillation. Il s’ouvre sur la première formulation intellectuelle de l’ordre international libéral au XVIIIe siècle, dans le sillage des théories de la paix perpétuelle et du doux commerce chez Kant et Montesquieu. À la fin du XIXe siècle, toutefois, cette ère libérale fondée sur la promesse d’une abondance pacificatrice issue des interdépendances économiques se renverse en son contraire. L’émergence de la pensée géopolitique autour de Friedrich Ratzel et de Halford Mackinder annonce l’entrée dans un âge postcolombien, marqué par la fin de l’expansion coloniale et l’intensification des tensions dans un monde désormais entièrement occupé. Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction de l’ordre international sous supervision états-unienne inaugure alors la période de la « paix de carbone ». Tandis qu’en 1892, l’historien Frederick Jackson Turner avait proclamé la clôture de la frontière dans l’Ouest américain, l’ingénieur du Manhattan Project Vannevar Bush érige désormais la science en « frontière illimitée », déplaçant l’horizon de l’expansion spatiale vers l’innovation technologique. La dernière phase de cette histoire correspond au tournant géoéconomique de l’économie mondiale, marqué par la rivalité sino-américaine et par l’essor de politiques industrielles visant la sécurisation des chaînes de valeur. La question écologique devient ainsi le vecteur d’une recomposition de l’ordre international autour de ce que Carl Schmitt appelait jadis le plurivers — ou, plus prosaïquement, un monde multipolaire. Ces réalignements soulèvent l'enjeu d'une nouvelle coopération climatique en rupture avec l’optimisme libéral de l’interdépendance harmonieuse comme avec le pessimisme géopolitique du conflit inéluctable.
Mais les tensions sur la scène internationale s'accompagnent aussi d’une polarisation sociale inédite à l’échelle nationale. L’inégale répartition des causes et des effets de la crise écologique ainsi que des capacités pour s’y adapter alimente ainsi une nouvelle lutte des classes climatique. En avançant la proposition d’une “coalition climat”, Charbonnier rejoint alors la tradition de l’écologie politique qui a conjugué son “Adieu au prolétariat” avec un appel à la constitution “une nouvelle classe écologique”. La coalition climat désigne un bloc d’intérêts en mesure d’imposer la sortie des énergies fossiles et de redistribuer les risques et les coûts sociaux auxquels les salariés les plus précaires sont exposés lors du démantèlement des industries carbonées. À défaut, l’instrumentalisation de leur insécurité matérielle par l’extrême droite négationniste apparaît comme un scénario inévitable.
Notre entretien a eu lieu à Paris, le 3 octobre 2025.