Révolutions conservatrices
Introduction
Biographie de Jean-François Bayart
Jean-François Bayart est sociologue et politiste, professeur à l’IHEID de Genève, titulaire de la chaire Yves Oltramare “Religion et politique dans le monde contemporain”.
Dans le cadre de son enseignement, il a développé une réflexion sur le passage d’un monde d’empires à un monde d'États-nations, sur les définitions ethnoreligieuses de la citoyenneté qui en ont résulté, et sur les “révolutions conservatrices” qui sont susceptibles de les mettre en forme.
En contrepoint de quelques-uns de ses ouvrages – L’Illusion identitaire, Fayard, 1996 ; Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Fayard, 2004 ; L’Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar, Albin Michel, 2010 ; L'Énergie de l’État. Pour une sociologie historique et comparée du politique, La Découverte, 2022 – il a élaboré un paradigme comparatif de la “révolution conservatrice” sur lequel il revient dans cet entretien.
Biographie de Jean-François Bayart
Jean-François Bayart est sociologue et politiste, professeur à l’IHEID de Genève, titulaire de la chaire Yves Oltramare “Religion et politique dans le monde contemporain”.
Dans le cadre de son enseignement, il a développé une réflexion sur le passage d’un monde d’empires à un monde d'États-nations, sur les définitions ethnoreligieuses de la citoyenneté qui en ont résulté, et sur les “révolutions conservatrices” qui sont susceptibles de les mettre en forme.
En contrepoint de quelques-uns de ses ouvrages – L’Illusion identitaire, Fayard, 1996 ; Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Fayard, 2004 ; L’Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar, Albin Michel, 2010 ; L'Énergie de l’État. Pour une sociologie historique et comparée du politique, La Découverte, 2022 – il a élaboré un paradigme comparatif de la “révolution conservatrice” sur lequel il revient dans cet entretien.
Prologue
L’expression "révolution conservatrice" apparaît pour la première fois en 1927 dans un discours prononcé par l’écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal. Reprise après la Seconde guerre mondiale par l’essayiste suisse Armin Mohler et l’historien français Louis Dupeux, elle désigne les aspirations de certains intellectuels de droite à la suite du soulèvement spartakiste en Allemagne et des grandes grèves du Biennio Rosso en Italie. Toutefois, pour les auteurs qui y recourent, cette formule exprime moins l’attente d’un retour en arrière qu’une mutation réactionnaire de la ferveur anti-bourgeoise et anti-libérale qu’éprouvent les gauches radicales.
S’il revisite les travaux sur la révolution conservatrice allemande des années 1920, Jean-François Bayart s’emploie surtout à constituer la notion en un idéal-type dont la valeur heuristique n’est pas limitée à l’Europe de l’entre-deux-guerres. Dans l’entretien qu’il a donné à Diagrammes, le politiste commence par évoquer les conditions d’apparition de ce qui est d’abord un état d’esprit, tant chez les opposants à la jeune République de Weimar que parmi les futuristes italiens, avant de s’expliquer sur sa propre approche, historique et comparatiste.
Selon Jean-François Bayart, la révolution conservatrice se distingue d’abord par son imaginaire oxymorique : ses partisans rêvent de bouleverser la société pour restaurer des hiérarchies immémoriales, ou encore d’accoupler l’homme à la machine pour lui rendre sa spiritualité. En raison de leur hostilité au nivellement qu’ils associent à leur époque, et dont les causes principales seraient la marchandisation des rapports sociaux et la démocratisation de la vie politique, les révolutionnaires conservateurs exaltent un passé et des traditions souvent largement inventés mais non sans compter sur les puissances de la technologie la plus avancée pour les faire renaître.
Plutôt que l’ambition d’un empire sûr de son génie et déterminé à le projeter sur le monde, la révolution conservatrice telle que l’envisage Jean-François Bayart est un phénomène caractéristique du passage d’un régime impérial à l’État-nation. Aussi ne faut-il pas la confondre avec son homonyme, la révolution conservatrice dont Margaret Thatcher et Ronald Reagan furent les hérauts, car celle-ci constitue une flexion de l’impérialisme libéral et non un symptôme de son déclin.
Belliqueux et souvent animés de desseins expansionnistes, les révolutionnaires conservateurs ne considèrent pas moins que leur objectif consiste à régénérer leur peuple et à recouvrer l’intégrité de leur territoire. L’affect qui les anime n’est donc pas l’arrogance du dominant qui se proclame investi d’une mission civilisatrice mais au contraire le ressentiment d’un vaincu auquel l’histoire à réservé un sort injuste et qui entend à la fois se venger de la perfidie de ses rivaux et protéger les siens des ennemis intérieurs qui veulent leur perte.
À la fin de la Première guerre mondiale, explique Jean-François Bayart, les diverses modalités de révolutions conservatrices ont procédé de la décomposition ou au moins du déclin des empires – empires wilhelminien, austro-hongrois, russe, ottoman mais aussi britannique: outre les cas de l’Allemagne et de l’Italie, le kémalisme turc, l’austrofascisme du chancelier Dollfuss et dans une certaine mesure le sionisme, surtout dans la version révisionniste de Vladimir Jabotinsky, relèvent bien d’une telle sensibilité. Après 1989, poursuit l’auteur de L’énergie de l’État, ce sont d’abord les perdants, ou du moins les déçus, de la Guerre froide et de son issue qui vont former une nouvelle génération de révolutionnaires conservateurs.
Ainsi en va-t-il de Vladimir Poutine, dont le projet de recompositon du "Monde russe" prend forme lorsque les occidentaux refusent d’accéder à sa requête d’intégrer l’OTAN, mais aussi de Recep Tayyip Erdogan, qui convertit son rêve de "Nouvelle Turquie" en révolution conservatrice dès lors que les Français et les Allemands lui signifient que son pays est trop musulman pour rejoindre l’Union européenne. Chez l’un comme chez l’autre, mais on peut en dire autant de Narendra Modi en Inde, des régimes militaires du Sahel et du nouveau gouvernement sénégalais, le conservatisme social, le nationalisme ethnoreligieux et la suppression des droits civils se drapent dans un sentiment de fierté anticoloniale qui donne à ces régimes leur caractère révolutionnaire.
En Iran, pays auquel Jean-François Bayart a consacré une partie de ses travaux, la révolution islamique se mue en révolution conservatrice à la mort de l’Ayatollah Khomeini : sans renoncer à leur ambition de former un axe de résistance à l’impérialisme étatsunien et à l’expansionnisme israélien, les dirigeants de Téhéran substituent l’exaltation du nationalisme, y compris dans sa dimension préislamique, à la volonté d’exporter leur modèle dans le monde musulman. Enfin, le cas des États-Unis est sans doute le plus insolite : empire victorieux à la chute de l’empire soviétique, il est aujourd’hui en proie à une authentique révolution conservatrice, faite de restauration d’une grandeur ternie par le New Deal, le mouvement des droits civiques et le wokisme, mais aussi d’utopie techno-futuriste portée par une coterie de milliardaires libertariens.
Que les révolutionnaires conservateurs nourrissent des rancœurs et des fantasmes semblables, conclut Jean-François Bayart, ne suffit pas toujours à les rapprocher – comme en témoigne tragiquement la folle guerre qu’Israël et les États-Unis mènent aujourd’hui en Iran.
Notre entretien a eu lieu à Paris, le 13 mars 2026.
Prologue
L’expression "révolution conservatrice" apparaît pour la première fois en 1927 dans un discours prononcé par l’écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal. Reprise après la Seconde guerre mondiale par l’essayiste suisse Armin Mohler et l’historien français Louis Dupeux, elle désigne les aspirations de certains intellectuels de droite à la suite du soulèvement spartakiste en Allemagne et des grandes grèves du Biennio Rosso en Italie. Toutefois, pour les auteurs qui y recourent, cette formule exprime moins l’attente d’un retour en arrière qu’une mutation réactionnaire de la ferveur anti-bourgeoise et anti-libérale qu’éprouvent les gauches radicales.
S’il revisite les travaux sur la révolution conservatrice allemande des années 1920, Jean-François Bayart s’emploie surtout à constituer la notion en un idéal-type dont la valeur heuristique n’est pas limitée à l’Europe de l’entre-deux-guerres. Dans l’entretien qu’il a donné à Diagrammes, le politiste commence par évoquer les conditions d’apparition de ce qui est d’abord un état d’esprit, tant chez les opposants à la jeune République de Weimar que parmi les futuristes italiens, avant de s’expliquer sur sa propre approche, historique et comparatiste.
Selon Jean-François Bayart, la révolution conservatrice se distingue d’abord par son imaginaire oxymorique : ses partisans rêvent de bouleverser la société pour restaurer des hiérarchies immémoriales, ou encore d’accoupler l’homme à la machine pour lui rendre sa spiritualité. En raison de leur hostilité au nivellement qu’ils associent à leur époque, et dont les causes principales seraient la marchandisation des rapports sociaux et la démocratisation de la vie politique, les révolutionnaires conservateurs exaltent un passé et des traditions souvent largement inventés mais non sans compter sur les puissances de la technologie la plus avancée pour les faire renaître.
Plutôt que l’ambition d’un empire sûr de son génie et déterminé à le projeter sur le monde, la révolution conservatrice telle que l’envisage Jean-François Bayart est un phénomène caractéristique du passage d’un régime impérial à l’État-nation. Aussi ne faut-il pas la confondre avec son homonyme, la révolution conservatrice dont Margaret Thatcher et Ronald Reagan furent les hérauts, car celle-ci constitue une flexion de l’impérialisme libéral et non un symptôme de son déclin.
Belliqueux et souvent animés de desseins expansionnistes, les révolutionnaires conservateurs ne considèrent pas moins que leur objectif consiste à régénérer leur peuple et à recouvrer l’intégrité de leur territoire. L’affect qui les anime n’est donc pas l’arrogance du dominant qui se proclame investi d’une mission civilisatrice mais au contraire le ressentiment d’un vaincu auquel l’histoire à réservé un sort injuste et qui entend à la fois se venger de la perfidie de ses rivaux et protéger les siens des ennemis intérieurs qui veulent leur perte.
À la fin de la Première guerre mondiale, explique Jean-François Bayart, les diverses modalités de révolutions conservatrices ont procédé de la décomposition ou au moins du déclin des empires – empires wilhelminien, austro-hongrois, russe, ottoman mais aussi britannique: outre les cas de l’Allemagne et de l’Italie, le kémalisme turc, l’austrofascisme du chancelier Dollfuss et dans une certaine mesure le sionisme, surtout dans la version révisionniste de Vladimir Jabotinsky, relèvent bien d’une telle sensibilité. Après 1989, poursuit l’auteur de L’énergie de l’État, ce sont d’abord les perdants, ou du moins les déçus, de la Guerre froide et de son issue qui vont former une nouvelle génération de révolutionnaires conservateurs.
Ainsi en va-t-il de Vladimir Poutine, dont le projet de recompositon du "Monde russe" prend forme lorsque les occidentaux refusent d’accéder à sa requête d’intégrer l’OTAN, mais aussi de Recep Tayyip Erdogan, qui convertit son rêve de "Nouvelle Turquie" en révolution conservatrice dès lors que les Français et les Allemands lui signifient que son pays est trop musulman pour rejoindre l’Union européenne. Chez l’un comme chez l’autre, mais on peut en dire autant de Narendra Modi en Inde, des régimes militaires du Sahel et du nouveau gouvernement sénégalais, le conservatisme social, le nationalisme ethnoreligieux et la suppression des droits civils se drapent dans un sentiment de fierté anticoloniale qui donne à ces régimes leur caractère révolutionnaire.
En Iran, pays auquel Jean-François Bayart a consacré une partie de ses travaux, la révolution islamique se mue en révolution conservatrice à la mort de l’Ayatollah Khomeini : sans renoncer à leur ambition de former un axe de résistance à l’impérialisme étatsunien et à l’expansionnisme israélien, les dirigeants de Téhéran substituent l’exaltation du nationalisme, y compris dans sa dimension préislamique, à la volonté d’exporter leur modèle dans le monde musulman. Enfin, le cas des États-Unis est sans doute le plus insolite : empire victorieux à la chute de l’empire soviétique, il est aujourd’hui en proie à une authentique révolution conservatrice, faite de restauration d’une grandeur ternie par le New Deal, le mouvement des droits civiques et le wokisme, mais aussi d’utopie techno-futuriste portée par une coterie de milliardaires libertariens.
Que les révolutionnaires conservateurs nourrissent des rancœurs et des fantasmes semblables, conclut Jean-François Bayart, ne suffit pas toujours à les rapprocher – comme en témoigne tragiquement la folle guerre qu’Israël et les États-Unis mènent aujourd’hui en Iran.
Notre entretien a eu lieu à Paris, le 13 mars 2026.