Résistances affectives

Chowra Makaremi Propos recueillis le 15 Avril 2026

Introduction

Biographie de Chowra Makaremi

Chowra Makaremi est anthropologue et chercheure au CNRS, membre du Laboratoire d'Anthropologie Politique à l’EHESS.

Elle a travaillé sur les contrôles migratoires et le gouvernement des frontières en Europe à partir d’une ethnographie de la détention frontalière. Elle a coordonné plusieurs collectifs de recherche sur ces thèmes (Enfermés dehors. Enquête sur le confinement des étrangers (Le Croquant, 2009) avec C. Kobelinsky ; Entre accueil et rejet. Ce que les villes font aux migrants (Le passager clandestin, 2018) avec V. Bontemps et S. Mazouz).

Ses recherches portent aussi sur la révolution iranienne de 1979, la genèse de la République islamique et la question de la violence d’Etat à partir d’une ethnographie des archives. Elle a publié Le cahier d'Aziz. Au coeur de la révolution iranienne (Gallimard, 2011 & Folio 2023) et avec Hannah Darabi, Rue Enghelab. Une révolution par les livres 1979-83 (Le Bal/Spector, 2019 ; Prix du livre historique des rencontres d’Arles et prix du catalogue photographique Paris photo Aperture Foundation). 

En 2019, elle a réalisé le film Hitch. Une histoire iranienne (Alter Ego, France, 78 min.) primé au festival du film ethnographique Jean Rouch, aux rencontres historiques de Blois, aux Ecrans documentaires et aux Rencontres internationales sciences et cinéma. Elle a publié Femme ! Vie ! Liberté ! Echos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran (La Découverte, Prix de l’essai Arte/France Culture 2023), traduit en plusieurs langues, et Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté (La Découverte, 2025).

Elle dirige le programme de recherche ERC "Violence, State formation and memory politics: an off-site ethnography of post-revolution Iran".

Publications


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Biographie de Chowra Makaremi

Chowra Makaremi est anthropologue et chercheure au CNRS, membre du Laboratoire d'Anthropologie Politique à l’EHESS.

Elle a travaillé sur les contrôles migratoires et le gouvernement des frontières en Europe à partir d’une ethnographie de la détention frontalière. Elle a coordonné plusieurs collectifs de recherche sur ces thèmes (Enfermés dehors. Enquête sur le confinement des étrangers (Le Croquant, 2009) avec C. Kobelinsky ; Entre accueil et rejet. Ce que les villes font aux migrants (Le passager clandestin, 2018) avec V. Bontemps et S. Mazouz).

Ses recherches portent aussi sur la révolution iranienne de 1979, la genèse de la République islamique et la question de la violence d’Etat à partir d’une ethnographie des archives. Elle a publié Le cahier d'Aziz. Au coeur de la révolution iranienne (Gallimard, 2011 & Folio 2023) et avec Hannah Darabi, Rue Enghelab. Une révolution par les livres 1979-83 (Le Bal/Spector, 2019 ; Prix du livre historique des rencontres d’Arles et prix du catalogue photographique Paris photo Aperture Foundation). 

En 2019, elle a réalisé le film Hitch. Une histoire iranienne (Alter Ego, France, 78 min.) primé au festival du film ethnographique Jean Rouch, aux rencontres historiques de Blois, aux Ecrans documentaires et aux Rencontres internationales sciences et cinéma. Elle a publié Femme ! Vie ! Liberté ! Echos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran (La Découverte, Prix de l’essai Arte/France Culture 2023), traduit en plusieurs langues, et Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté (La Découverte, 2025).

Elle dirige le programme de recherche ERC "Violence, State formation and memory politics: an off-site ethnography of post-revolution Iran".

Publications


Prologue

Les politiques de la cruauté ne se résument pas à l’exercice sadique d’un pouvoir sans frein. Comme le montre l’anthropologue Chowra Makaremi, elles constituent aujourd’hui le registre politique d’un nombre croissant de régimes dont l’ambition n’est plus de justifier la violence qu’ils exercent, ni même de la dissimuler. Bien au contraire : c’est en exhibant leur capacité à faire souffrir et à tuer en toute impunité que ces pouvoirs cherchent à la fois à étouffer toute contestation et à obtenir le consentement passif de celles et ceux qui assistent à leurs exactions.

La cruauté devient ainsi une technique de gouvernement. Chowra Makaremi reprend ici une intuition de l’anthropologue argentine Rita Laura Segato, qui la décrit comme une forme de pédagogie sociale. En exposant la vulnérabilité de leurs victimes, en démontrant leur pouvoir de transformer des êtres humains en cadavres puis de les faire disparaître sans laisser de trace, les acteurs de ces politiques de la cruauté entendent délivrer une leçon. Ils veulent convaincre les populations qu’ils gouvernent de la précarité des liens sur lesquels elles s’appuient et les conduire, pour cette raison même, à l’indifférence devant la souffrance d’autrui. La peur, puis la stupeur, la résignation et enfin le détachement : telle est la séquence affective que les politiques de la cruauté s’efforcent de produire.

Que des résistances puissent malgré tout surgir dans de telles conditions, et qu’elles débouchent parfois sur des soulèvements, tient presque du miracle, observe Chowra Makaremi. C’est à ces miracles contemporains que son livre Résistances affectives est consacré. De Téhéran à Minneapolis, de Buenos Aires à Shaheen Bagh, de Diyarbakir à Khartoum, de Kyiv à Gaza, elle suit la trace de mouvements qui opposent à la destruction des liens sociaux la force de nouveaux attachements. Là où les politiques de la cruauté cherchent à éroder les conditions mêmes de l’empathie et de la solidarité, les « résistances affectives » s’emploient à préserver les liens existants tout en en inventant d’autres face à la perte, à la violence et à la destruction. C’est dans cette perspective que le deuil apparaît comme une pratique politique essentielle : il empêche que les morts soient réduits à de simples cadavres promis à l’oubli.

Née à Chiraz en 1980, Chowra Makaremi quitte l’Iran pour la France en 1983 avec son père et son frère. Sa mère, qui avait participé à la révolution de 1979 avant de s’opposer au régime de l’ayatollah Khomeini, est arrêtée alors que sa fille n’est encore qu’un bébé. Elle sera finalement exécutée lors du massacre des prisonniers politiques de 1988. Formée à la science politique et à l’anthropologie en France puis au Canada, Chowra Makaremi commence à travailler sur les politiques de la cruauté mises en œuvre par la République islamique lorsqu’elle découvre un carnet dans lequel son grand-père avait consigné les années qui séparent l’emprisonnement de ses deux filles de l’exécution de la mère de Chowra.

Après avoir traduit, édité et publié ce texte en français, elle réalise en 2019 le documentaire Hitch, nourri de son dernier voyage en Iran, où elle part à la recherche des traces laissées par sa mère. En 2023 paraît Femme, vie, liberté, une enquête ethnographique d’une grande richesse historique et théorique consacrée au soulèvement déclenché par la mort en détention de Mahsa Jina Amini, jeune femme kurde iranienne décédée en septembre 2022. Avec Résistances affectives, publié en 2024, elle élargit encore son exploration des politiques de l’attachement à d’autres terrains : Ni Una Menos, le mouvement contre les féminicides en Amérique latine, la révolution soudanaise de 2018, les mobilisations de Shaheen Bagh en Inde ou encore Black Lives Matter aux États-Unis.

Notre entretien s’est ouvert sur le brouillard de guerre qui caractérise notre présent et sur ses effets pour celles et ceux avec qui Chowra Makaremi demeure en contact étroit — en Iran, en Palestine, au Liban, mais aussi en Ukraine. Nous avons ensuite abordé la manière singulière dont elle articule le personnel et le politique, depuis la découverte du carnet de son grand-père jusqu’à son engagement aux côtés du mouvement Femme, Vie, Liberté et à la réflexion qu’elle en a tirée. Comment les questions laissées en suspens par son histoire familiale, mais aussi son expérience de l’exil et de la diaspora, ont-elles façonné à la fois sa méthode d’anthropologue et sa sensibilité politique ?

La troisième partie de notre conversation a porté sur le régime iranien, sa permanence, ses transformations depuis la Révolution et les formes de résistance qu’il a suscitées. Enfin, nous avons demandé à Chowra Makaremi de revenir sur ses travaux récents consacrés à l’attachement et à la cruauté à l’échelle transnationale, tout en développant la dimension féministe qui traverse aussi bien son analyse des mouvements sociaux que son propre engagement.

Notre entretien a eu lieu à Paris, le 15 avril 2026.

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Prologue

Les politiques de la cruauté ne se résument pas à l’exercice sadique d’un pouvoir sans frein. Comme le montre l’anthropologue Chowra Makaremi, elles constituent aujourd’hui le registre politique d’un nombre croissant de régimes dont l’ambition n’est plus de justifier la violence qu’ils exercent, ni même de la dissimuler. Bien au contraire : c’est en exhibant leur capacité à faire souffrir et à tuer en toute impunité que ces pouvoirs cherchent à la fois à étouffer toute contestation et à obtenir le consentement passif de celles et ceux qui assistent à leurs exactions.

La cruauté devient ainsi une technique de gouvernement. Chowra Makaremi reprend ici une intuition de l’anthropologue argentine Rita Laura Segato, qui la décrit comme une forme de pédagogie sociale. En exposant la vulnérabilité de leurs victimes, en démontrant leur pouvoir de transformer des êtres humains en cadavres puis de les faire disparaître sans laisser de trace, les acteurs de ces politiques de la cruauté entendent délivrer une leçon. Ils veulent convaincre les populations qu’ils gouvernent de la précarité des liens sur lesquels elles s’appuient et les conduire, pour cette raison même, à l’indifférence devant la souffrance d’autrui. La peur, puis la stupeur, la résignation et enfin le détachement : telle est la séquence affective que les politiques de la cruauté s’efforcent de produire.

Que des résistances puissent malgré tout surgir dans de telles conditions, et qu’elles débouchent parfois sur des soulèvements, tient presque du miracle, observe Chowra Makaremi. C’est à ces miracles contemporains que son livre Résistances affectives est consacré. De Téhéran à Minneapolis, de Buenos Aires à Shaheen Bagh, de Diyarbakir à Khartoum, de Kyiv à Gaza, elle suit la trace de mouvements qui opposent à la destruction des liens sociaux la force de nouveaux attachements. Là où les politiques de la cruauté cherchent à éroder les conditions mêmes de l’empathie et de la solidarité, les « résistances affectives » s’emploient à préserver les liens existants tout en en inventant d’autres face à la perte, à la violence et à la destruction. C’est dans cette perspective que le deuil apparaît comme une pratique politique essentielle : il empêche que les morts soient réduits à de simples cadavres promis à l’oubli.

Née à Chiraz en 1980, Chowra Makaremi quitte l’Iran pour la France en 1983 avec son père et son frère. Sa mère, qui avait participé à la révolution de 1979 avant de s’opposer au régime de l’ayatollah Khomeini, est arrêtée alors que sa fille n’est encore qu’un bébé. Elle sera finalement exécutée lors du massacre des prisonniers politiques de 1988. Formée à la science politique et à l’anthropologie en France puis au Canada, Chowra Makaremi commence à travailler sur les politiques de la cruauté mises en œuvre par la République islamique lorsqu’elle découvre un carnet dans lequel son grand-père avait consigné les années qui séparent l’emprisonnement de ses deux filles de l’exécution de la mère de Chowra.

Après avoir traduit, édité et publié ce texte en français, elle réalise en 2019 le documentaire Hitch, nourri de son dernier voyage en Iran, où elle part à la recherche des traces laissées par sa mère. En 2023 paraît Femme, vie, liberté, une enquête ethnographique d’une grande richesse historique et théorique consacrée au soulèvement déclenché par la mort en détention de Mahsa Jina Amini, jeune femme kurde iranienne décédée en septembre 2022. Avec Résistances affectives, publié en 2024, elle élargit encore son exploration des politiques de l’attachement à d’autres terrains : Ni Una Menos, le mouvement contre les féminicides en Amérique latine, la révolution soudanaise de 2018, les mobilisations de Shaheen Bagh en Inde ou encore Black Lives Matter aux États-Unis.

Notre entretien s’est ouvert sur le brouillard de guerre qui caractérise notre présent et sur ses effets pour celles et ceux avec qui Chowra Makaremi demeure en contact étroit — en Iran, en Palestine, au Liban, mais aussi en Ukraine. Nous avons ensuite abordé la manière singulière dont elle articule le personnel et le politique, depuis la découverte du carnet de son grand-père jusqu’à son engagement aux côtés du mouvement Femme, Vie, Liberté et à la réflexion qu’elle en a tirée. Comment les questions laissées en suspens par son histoire familiale, mais aussi son expérience de l’exil et de la diaspora, ont-elles façonné à la fois sa méthode d’anthropologue et sa sensibilité politique ?

La troisième partie de notre conversation a porté sur le régime iranien, sa permanence, ses transformations depuis la Révolution et les formes de résistance qu’il a suscitées. Enfin, nous avons demandé à Chowra Makaremi de revenir sur ses travaux récents consacrés à l’attachement et à la cruauté à l’échelle transnationale, tout en développant la dimension féministe qui traverse aussi bien son analyse des mouvements sociaux que son propre engagement.

Notre entretien a eu lieu à Paris, le 15 avril 2026.